20 novembre 2008

Last night, eBay saved my life

Manuscrit  Depuis 1968 et son fameux slogan « Écrivez partout », la démocratisation de l’écriture  a bouleversé les frontières du monde des Lettres : plus de deux millions de Français écrivent et aspirent à la publication de leur chef-d’œuvre que les professionnels de l’édition s’accordent à trouver à 99 % impubliables ! Une enquête commanditée en 2005 par le Figaro littéraire et réalisée par Ipsos, révélait que près d'un quart des Français (23 %) ont déjà « écrit ou songé à écrire un livre ». En ces temps de crise, un Français sur quatre cacherait sous son lit un manuscrit plutôt que des billets de banque. Parmi eux, plus de la moitié (51 %) rêvent de voir leur livre publié. Plus rien n’arrête « la canaille de la littérature », telle que Voltaire la désignait au siècle des Lumières. Dopée par les « success story » des écrivains médiatiques, elle s’encanaille jusque sur les sites marchands, ultime refuge des plumes incomprises. « Si l'on me demandait, je dirais que j'ai l'indécence d'Annie Ernaux, la colère de Valérie Valère, la modestie d'Amélie Nothomb, la gourmandise de Françoise Sagan, la perversité de la Comtesse de Ségur, la fertilité de Lio, et bien sûr, le talent de Cindy Sander  », écrit une jeune femme suisse sur le site eBay, avant de rajouter : « Je vous cède la totalité de mon manuscrit et les futurs droits d'auteur. Il ne s'agit pas d'un roman, mais d'une tranche  de vie, drôle souvent, sordide, crasseuse et miséreuse parfois. Un gros furoncle dont je souhaite me débarrasser. » Mise à prix de cette merveille ? 15 000 euros ! Mais il faut faire vite, la vente s’achève dans un jour…

06 novembre 2008

Jeux de plume, affaires de langue (4)

Gamiani Un siècle plus tard, le Gamiani de Musset pèche par excès : l’obscène est codifié, l’indécence stéréotypée. Grand moment de franche rigolade, qui, comme tout plaisir, peut être solitaire. Passons sur l’artificiel de la forme qui mêle, de manière confuse, dialogues théâtraux et réflexions du narrateur. Passons aussi sur la mise en scène, fort sommaire et éculée, du voyeur épiant derrière une porte ou un trou de serrure. Quant au condensé de toutes les "perversions" recensées comme monstrueuses par le Grand Dictionnaire Universel du XIXième siècle, triolisme, échangisme, tribadisme (le mot n’a de prestigieux que son ascendance grecque, pour le reste il est fort réducteur quant aux plaisirs que peuvent échanger deux femmes entre elles, en dehors des réunions Tupperware), sado-masochisme, zoophilie, nécrophilie…, il est à mourir de rire, tant par sa gratuité que par son décousu invraisemblable. Cet amalgame imbittable mais pas imbattable, en dit long sur la mentalité de ce siècle bien-pensant qu’est le XIXe siècle. Le moralisme de mauvais aloi et le sentimentalisme "cucul la praline" qui traversent l’œuvre de bout(s) en bout(s) sont à l’opposé de la prose libertine ! Gamiani ou deux nuits d’excès ne peut pas être autre chose qu’une PARODIE d’un genre affadi, du style « Blanche-Fesses et les sept mains », gentiment blasphématoire à la manière du dernier clip de Marylin Manson ! On imagine assez bien Rocco Siffredi, italien de surcroît, dans le rôle d’Alcide - ce qui n’aurait déplu ni à Musset ni à Sand férus tous deux du pays du "Bel canto"- susurrer dans l’oreille d’une porno-star, sous la direction de Catherine Breillat, plus fine tout de même que Marc Dorcel : "Gamiani, excitez-moi que j’arrose cette jeune fleur de la rosée céleste. "
En matière de littérature érotique et libertine, il est grand temps de relire les classiques dignes d’être portés au pinacle, la philosophie dans le boudoir plutôt que dans le mouroir de la morale ; Boccace, Catulle Mendès, cet anonyme anglais de l’époque victorienne à qui l’on doit Ma vie secrète, Apollinaire, le magnifique Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, Mme Edwarda de Bataille, Miller à Anaïs Nin et à Brenda Vénus… Le Père Garasse tenait l’œuvre de Rabelais pour l’Enchiridion du libertinage. Les romans rassemblés dans les deux tomes de la Pléiade pourraient en être, à lire d’une main distraite, en espérant que leur lecture rappelle la douceur que certains ont goûtée à les écrire.

05 novembre 2008

Jeux de plume, affaires de langue (3)

Crbillon

Jeux de plume, affaires de langue, voilà ce qu’est le libertinage. Il est du côté de l’esprit, au dessus de la ceinture bien plus qu’en dessous et s’appréhende comme un art de la conversation. Entrons avec le Sopha dans la maison d’ Almaïde et de Moclès, « couple vertueux » qui mêle pourtant « à la morale des peintures du vice un peu trop détaillées. » Entre eux, le discours échangé sur la vertu mène à l’égarement des sens. Moclès ne peut résister à la tentation d’entendre raconter de la bouche d’Almaïde la seule aventure qui aurait pu lui faire abandonner ses résolutions vertueuses. Elle raconte :

-      « Il s’approcha de moi et, me prenant brusquement entre ses bras ; il me renversa sur un sopha. Dispensez-moi, de grâce, du reste d’un récit qui blesserait ma pudeur et qui, peut-être, troublerait encore mes sens.

-      « Non, interrompit Moclès, vous me direz tout »

Le roué en devenir pressent le pouvoir érotisant de la parole. Mais ce « démon de la conversation », à l’œuvre  chez Crébillon, ne présente pas le seul danger de vaincre les résistances et les bonnes résolutions de nos prudes. Il menace aussi le genre et sa substantifique moelle. Wald Lasowki le note : « La conversation tient lieu de libertinage (…) Il y a un risque que le sexe – serré dans les filets de la conversation, englouti dans le mouvement de l’allusion - soit perdu  de vue à force d’être passé sous silence. » Sous la plume d’un Crébillon ou d’un Duclos, la vie organique et sexuelle se dit sur le  mode de la suggestion. Que lit-on de Meilcour, au lit avec Mme de Lursay, après une première étreinte ? En guise de détails licencieux de ce qui pourrait bien advenir, de simples allusions au ressenti des sens : « Ses charmes flattaient mes sens, et mon amour, qui me paraissait prodigieux, se communiquait à mon âme, et y répandait le trouble le plus flatteur. »

Le sultan Schah-Baham finit par s’impatienter des contes trop bavards de son Sopha : « Divertissez-moi, et trêve, s’il vous plaît de toutes ces morales qui n’en finissent point et me donnent la migraine. Vous aimez à faire le beau parleur ; mais, parbleu ! J’y mettrai bon ordre, et je jure, foi de sultan, que je tuerai le premier qui osera me faire une réflexion. » C’est qu’il y a dans la grammaire autant de postures amoureuses que peuvent en prendre les amants alanguis : chiasmes, parallélismes, périphrases, logogriphes, anagrammes, toutes les figures du discours célèbrent d’abord le plaisir du « bien dire » avant celui du « bien jouir ». Le  persiflage ou l’art de médire, cher aux libertins, et la « mauvaise langue », pratique sexuelle, ne font qu’un. Les bruits de couloirs, les secrets d’alcôves, les secrétaires fouillés précèdent les étreintes et les pamoisons.

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04 novembre 2008

Jeux de plume, affaires de langue (2)

Libertinage_ii

L’essence du libertinage n’est pas tant à rechercher dans l’acte sexuel en lui-même que dans l’acte textuel où il s’origine et rayonne de tous ses feux. Le liseur et le baiseur se donnent le change. Le libertinage est d’abord une affaire de plumes. « Nous avons tous du génie dans la position horizontale et les yeux clos » écrit André Hardellet dans Lourdes, lentes. Au siècle des libertins, nous avons davantage de génie encore un livre à la main. « On demandait ces jours-ci à une femme d’esprit du grand monde si elle avait lu Le Portier des chartreux » note Collé dans son journal. « Non, répondit-elle ; ce n’est point par aucun scrupule, mais je ne puis souffrir ces livres qu’on ne lit que d’une main. » Wald Lasowski a raison quand il écrit, dans la préface du Tome 1 de la Pléiade que « le roman libertin atteste à sa manière que le livre exerce une influence (…) qu’il agit effectivement sur le corps et l’esprit du lecteur. Lire entre dans le vaste mouvement du monde. » C’est que « l’essence de la volupté », selon la définition que donne Stendhal de la littérature libertine, se trouve dans le lire avant d’être dans le faire. Au lit sans sommeil, les héros libertins ont tôt fait de changer la lecture en une posture amoureuse. Le Sopha de Crébillon peut en témoigner, lui qui pour expier ses abus sensuels a été réincarné en lit de repos. Il y reçoit autant de couples énamourés que de liseurs désoeuvrés. Fatmé la vertueuse, malgré la volonté qu’elle en a, ne résiste pas à la tentation du livre prohibé : « Le livre qu’elle avait pris le dernier ne me paraissait pas être celui qui l’intéressait le plus. C’était pourtant un gros recueil de réflexions composées par un brahmine. Soit qu’elle crût avoir assez de celles qu’elle faisait elle-même, ou que celles-là ne portassent  pas sur des objets qui lui plussent, elle ne daigna pas en lire deux, et quitta bientôt ce livre, pour prendre celui qu’elle avait tiré de l’armoire secrète, et qui était un roman dont les situations étaient tendres et les images vives. » Le Sopha est idéalement placé pour savoir qu’en ce bas-monde, il y a bien peu de femmes vertueuses…

Autre lectrice rompue aux charmes de la lecture, l’héroïne de Félicia ou Mes Fredaines, qui se méfie avec raison des livres. Les ruses de Sylvina pour séduire Monrose ont de quoi l’inquiéter : « Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour le faire lire à son chevet. Alors c’était un bras, un téton qu’on laissait voir ; puis l’on avait chaud, l’on se découvrait, ou bien il s’agissait de quelque puce incommode. »

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03 novembre 2008

Jeux de plume, affaires de langue (1)

Libertinage

À l’époque où le marketing ne sait plus à quels seins se vouer pour vendre du papier ou des biens de consommation courante, où la tyrannie de la jouissance l’emporte sur la recherche du plaisir et sur la connaissance des corps, « libertiner » n’est plus de mise. Que demeure-t-il du libertinage, quarante ans après la révolution sexuelle reichienne, du temps où un André Hardellet prédisait que  "la révolution se ferait aussi grâce à la main, la douce main de ma sœur dans le pantalon du militaire." ?  Des accroches racoleuses en première de couverture des magazines, pâles dérivatifs à la lecture, délaissée pour d’autres secteurs de l’entertainment. Les moteurs de recherche, qui se sont substitués aux index encyclopédiques apportent un début de réponse. Tapons du bout du doigt le mot de « libertin » sur notre clavier… L’avatar moderne d’un Valmont ou d’un Versac ? L’échangiste, le partouzeur, le faux-monnayeur du plaisir charnel. Swann avait bien raison de se demander ce que l’on pouvait échanger dans ces moments-là, dits de « possession physique », alors que l’autre ne nous appartient jamais. À l’heure du libre-échange érigé en art d’aimer, le sexe de l’autre devient monnaie courante, monnaie d’échange, monnaie de singe… Le libertinage se réduit à des « plans coquins et pas chers  entre gens de bonne compagnie. » Au final, post coïtum animal triste…

La véritable révolution, en tous les domaines, fut celle accomplie durant le siècle des Lumières. Révolution dans les alcôves ET dans les bibliothèques, quand la littérature libertine envahit le champ du littéraire.

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25 octobre 2008

Le Clézio, une passion française

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« Le style, c’est l’homme », la formule est connue. Ce qui l’est moins, c’est le paradoxe incarné par son auteur, Georges-Louis Leclerc de Buffon, passé à la postérité pour une phrase qu’il n’a pas écrite ! Dans le discours qu’il prononce à l’Académie française, où il est reçu le 25 août 1753, Buffon disserte sur le style : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité: la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité: si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mises en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. »

On se tromperait en prêtant au savant naturaliste la défense d’un « spontanéisme » romantique, dont on traquerait en vain la trace dans son Discours du style… Si pour Buffon, le style est l’expression singulière d’une personnalité, il ne se réduit pas au seul jaillissement d’une intériorité. Il est à chercher plutôt dans le regard original et pertinent posé par un artiste sur son sujet. Un écrivain comme Beaumarchais avait une idée très « personnelle » de la fulgurance de son propre génie ; passé maître dans l'art de la saillie, n’écrivait-il pas, le 30 août 1777, à Mme de Godeville qu’il avait « le style un tant soit peu spermatique » ? André Gide n’en déplorait pas moins dans son Journal, à la date du 29 mai 1935, la flasque naïveté  de ses deux premiers drames : « Quelle admirable confirmation de « mon proverbe de l’enfer » (C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature) je trouve dans Les Deux Amis de Beaumarchais et même dans son Eugénie (où pourtant il y a quelques scènes charmantes.) » Chez le diariste, cette formule figure en plusieurs endroits, précisée à la date du 2 septembre 1940 ; un pied-de-nez à la fâcheuse tendance de l’époque, consistant à tenir les écrivains responsables des défaillances de l’armée française, du fait de  leur littérature amollissante et peu virile, littérature dont l’auteur du Corydon et de L’ Immoraliste passait pour l’un des plus beaux fleurons: « J’ai écrit, et je suis prêt à réécrire encore ceci qui me paraît d’une évidente vérité : c’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature. » Dans une tribune du journal Le Monde, datée du 19-20 octobre,  Pierre-Yves Jeannet laboure dans le sillon fertile creusé par Gide : « Il n'est pas correct politiquement, me dit-on, de réfuter ou critiquer Le Clézio, tellement porteur, en ces temps de grande confusion, de bons sentiments, de nobles causes. Il fait donc l'unanimité. Or les bons sentiments et les causes justes ne produisent pas nécessairement de bonnes phrases, et la littérature n'appartient pas au domaine du sentiment. »

Les « bon sentiments » de Jeannet seraient-ils du même acabit que les « beaux sentiments » gidiens, tels que ce dernier les définit, « les trois quarts du temps des sentiments tout faits » ? Selon Gide, « le véritable artiste, consciencieusement, n’habille que sur mesure. » Couronné par l’Académie suédoise en 1947, aurait-il lui aussi taillé un costard à Le Clézio ? À cette question, je ne saurai répondre. Ce qui est sûr, c’est que la diatribe de Jeannet ne pouvait passer inaperçue, à lire les phrases provocantes avec lesquelles il aiguillonne la vindicte populaire. Qu’importe la véracité de ses assertions ou l’honnêteté de son procédé, l’enjeu de la querelle est ailleurs, dans la qualité même des réactions suscitées par l’articulet.

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24 octobre 2008

Qui est ce Le Clézio ?

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Le 3 décembre 2007, s’affiche en couverture de l’édition européenne du Time, un triste Bip au béret so frenchy, qui regarde une fleur s’étioler… En guise de légende, un titre choc : « The Death of French Culture ». Au terme d’un article de sept pages, le journaliste Don Morrison conclue au déclin accéléré de la culture française. Le french paradox ?  : «Personne ne prend la culture plus au sérieux que les Français, écrit-il, (...) mais il y a un problème. Tous ces grands chênes qu'on abat dans la forêt culturelle française ne font guère de bruit dans le vaste monde. » Le prix Nobel de littérature, décerné à J.M.G Le Clézio le 9 octobre dernier, sonnait alors comme une revanche, d’autant plus que le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise, Horace Engdahl, n’avait pas caché, dans un entretien exclusif accordé à l’Associated Press, son désaveu de la littérature américaine contemporaine : «Les Etats-Unis sont trop isolés, ils ne traduisent pas assez et ils ne participent pas au dialogue des littératures. Cette ignorance les restreint», prétendait-il avant de rajouter : «Il y a des auteurs forts dans toutes les grandes cultures mais vous ne pouvez pas écarter le fait que l'Europe est encore au centre du monde littéraire... pas les Etats-Unis». Selon lui, les auteurs de l’Amérique d’aujourd’hui ne s'écartaient pas « suffisamment de la culture de masse qui prévaut sur leur continent». Outre-Atlantique, les réactions outragées ne s’étaient pas fait attendre, ainsi que le relatait l’hebdomadaire britannique The Guardian. Quel crédit accorder à une institution qui a manqué Proust, Joyce et Nabokov, persiflait David Remnick, le rédacteur en chef du New Yorker ?

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23 octobre 2008

L'amour (de soi ) rend aveugle

Onan

Un jour qu'il se caresse sur la place publique, Diogène le Cynique s'écrie : "Plût au ciel qu'il suffît aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim !" Si la satisfaction de nos désirs est à portée de main, elle n’est pas sans danger. Le médecin suisse Samuel-Auguste Tissot (1728-1799) avait publié en 1759, un traité scientifique, De l’onanisme, dans lequel il dépeignait les ravages opérés sur l’organisme par la pratique d’Onan. Ainsi Voltaire les évoque-t-il dans son Dictionnaire philosophique : « M. Tissot, fameux médecin de Lausanne, a fait aussi son Onanisme, plus approfondi et plus méthodique que celui d’Angleterre. Ces deux ouvrages étalent les suites funestes de cette malheureuse habitude, la perte des forces, l’impuissance, la dépravation de l’estomac et des viscères, les tremblements, les vertiges, l’hébétation, et souvent une mort prématurée. Il y en a des exemples qui font frémir ». Et le patriarche de Ferney d’ajouter qu’il n’y a pas de meilleur remède contre tous ces maux que le quinquina, « pourvu qu’on se défît absolument de cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages, et aux jeunes moines. » Pour une fois, Jean-Jacques Rousseau aurait opiné du chef,  lui  qui, en avril 1728, à peine entré à l'Hospice des catéchumènes de la confraternité du Spirito Santo, découvre à son corps défendant la bien curieuse coutume de la congrégation : « Cette aventure me mit pour l’avenir à couvert des entreprises de chevaliers de la manchette », lit-on dans les Confessions. Tissot semble ignorer toutefois que l’amour rend aveugle, surtout celui que l’on fait avec soi-même. Dans son Journal, Benjamin Constant révèle que, chaque fois qu’il se masturbe, il gémit en s’exclamant « mes pauvres yeux ! ». Quant à Nietzsche, que le docteur Eiser de Francfort reçoit en consultation en 1877, et à qui le philosophe avoue se masturber souvent, son cas semble désespéré. Le médecin écrit tout de go à Wagner que « compte tenu de la ténacité de ce vice », il y a peu d’espoir que « Nietzsche retrouve jamais un heureux équilibre optique". À n’en pas croire ses yeux !

22 octobre 2008

Le vin des ploucs

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« J’ai horreur du Bourgogne, c’est un vin de sauce et de sang… Il faut tout de même que les gens prennent conscience et qu’on le sache : le Bourgogne, ce n’est pas du vin, c’est de la boisson pour les sauces (…) Donc pour moi, tous les gens qui aiment le Bourgogne (et le Beaujolais aussi) sont, disons-le, des ploucs »… Que penser de cette assertion si pertinente de Philippe Sollers, l’écrivain européen d’origine française, tel qu’il aime à se dire ? Voilà de quoi susciter l’indignation d’un Bernard Pivot, qui écrit dans le même canard que lui, le dimanche, et faire se retourner dans sa tombe un Baudelaire, qui préfère au constance, à l’opium et aux nuits (Saint-Georges, of course) l’élixir de la bouche de l’amante… Qu’importe, il y a prescription, comme pour certains crimes d’Emile Louis (un bourguignon, ce n'est pas un hasard) : l’interview d’où est tirée cette phrase est parue en 1986 dans le magazine Lire. Elle est rappelée par ce petit livre réjouissant, signé Roland Lecarpentier, à lire sans modération.

19 octobre 2007

L'interdiction faite à Marie(2)

Quand la littérature tombe en quenouille

« Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs :
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
»

                                               Molière, Les femmes savantes, Acte II, scène 7.


A la scène, le Chrysale de Molière tance vertement celles qui en sa demeure se sont mis en tête de devenir des « femmes savantes », en s’entichant du pédant Trissotin. Un siècle et demi plus tard, Sylvain Maréchal reprend à la ville les griefs du père d’Armande. Disciple de Graccus Babeuf, précurseur de l’anarchisme pour certains, il rédige en 1801 un Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes (Mille et une nuits, 2007). S’il reconnaît une égalité de nature » entre les hommes et les femmes, en cela que les deux sexes sont « aussi parfaits l’un que l’autre », « il n’y a rien de plus laid au monde qu’un homme singeant la femme, si ce n’est une femme singeant l’homme. » : « Il est aussi révoltant et scandaleux de voir un homme coudre, que de voir une femme écrire ; de voir un homme tresser des cheveux, que de voir une femme tourner des phrases. » Selon Maréchal, « la Raison veut que chaque sexe soit à sa place, et s’y tienne ». Leur sexe biologique a assigné les femmes à résidence, où elles fileront, vertueuses comme Pénélope, et élèveront leurs enfants. La couvée est mal tenue quand la poule veut chanter aussi haut que le coq : « Combien il est ridicule et révoltant de voir une fille à marier, une femme en ménage ou une mère de famille enfiler des rimes, coudre des mots, et pâlir sur une brochure, tandis que la malpropreté, le désordre ou le manque de tout se fait sentir dans l’intérieur de la maison. » Au début du XXe siècle, Paul Léautaud le déplore encore : « Toutes les femmes écrivent… On ne trouve même plus de femmes de ménage » Malgré son athéisme, le législateur demeure évangélique quand il affabule ses théories. Ainsi, ne raconte-t-il pas qu’ « une femme bel-esprit » et « auteur de cinq à six gros livres » qui avait rendu visite à « une mère de trois filles et de trois garçons », avait été accueillie en ces termes par l’hôtesse des lieux : « Voici (en présentant ses enfants et leur père à la dame-auteur), voici mes productions et ma bibliothèque. » La femme a été créée pour être la compagne de l’homme, et non celle des lettres.  La quenouille plutôt que la plume !

« Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaus » écrit Louise Labé en 1555, dans l’épître dédicatoire qu’elle adresse à Clémence de Bourges. C’est que, durant presque tout le Moyen Age, la plupart des femmes n’étaient pas éduquées à d’autres fins que celles d’être utiles à la maison d’un homme. Les jeunes filles bien nées pouvaient parfois être envoyées à l’école pour apprendre à lire et à écrire, si bien que l’on rencontrait dans les maisonnées aristocratiques d’Europe des femmes très instruites… Les autres ne recevaient que très peu d’instruction, voire aucune. D’après Alberto Manguel, « celles qui appartenaient à la classe des commerçants acquéraient quelque connaissance des affaires, dont la conduite requérait un minimum de lecture, d’écriture et de mathématiques (…) Les enfants des paysans, garçons et filles, ne recevaient en général aucune instruction. Dans les ordres religieux, les femmes s’adonnaient parfois à des travaux intellectuels, mais elles étaient constamment soumises à la censure de leurs supérieurs. Les écoles et universités étant pour la plupart fermées aux femmes, l’épanouissement artistique et littéraire de la fin du XIIe au XIVe siècle avaient les hommes pour centre. » Malgré ces obstacles idéologiques et culturels, les femmes ont écrit, adoubées parfois dans cette tâche ardue par des hommes. Bien des es siècles avant les thèses fouriéristes, qui prônaient l’émancipation féminine, Pierre Abélard,  chanoine de Notre-Dame de Paris, s’était insurgé contre les dogmes de l’église catholique en suggérant que les femmes étaient en réalité plus proches du Christ que n’importe quel homme. Au début du XVe siècle, Christine de Pisan, la première femme de lettres à avoir vécu de sa plume, s’était engagée dans un combat en faveur des femmes en dénonçant les représentations qui en étaient faites dans la littérature courtoise. Dans L’Epistre au Dieu d'Amours (1399) et le Dit de la rose (1402), critique de la seconde partie du Roman de la rose, elle s’opposait à Jean de Meung, l’auteur de l’œuvre littéraire la plus connue, copiée, lue et commentée en Europe occidentale. Par son obstination farouche, elle avait forcé l’admiration de certains des plus grands philosophes de son temps comme Jean de Gerson ou Eustache Deschamps, qui l’avaient soutenu dans son combat. En 1554, l’imprimeur Henri Estienne entreprenait la première édition grecque de la poétesse Sappho, à la suite des Odes d’Anacréon. En 2005, Mireille Huchon, professeur à la Sorbonne, démontrait que Louise Labé, la « Sappho françoise », était un « emploi féminin », inventé de toutes pièces par un groupe de poètes réunis autour de Maurice Scève, le Mallarmé lyonnais du XVIe siècle, capable tout comme le Racine de Phèdre ou le Mallarmé d'Hérodiade de travestir sa voix pour la prêter à une grande cantatrice fictive. D’après Mireille Huchon, cette « géniale imposture » partait d’un bon sentiment : ces mâles poètes entendaient créer un exemple qui encouragerait leurs partenaires féminines à entrer hardiment, comme déjà la soeur de François Ier, Marguerite de Navarre, et comme plusieurs Italiennes, dans la lice poétique et littéraire. (Louise Labé : Une créature de papier, Droz)

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