Edito : Le livre et ses révolutions
Au dix-neuvième siècle, les écrivains dignes de ce nom combattaient « becs et plumes » le nouvel ordre bourgeois qui préférait Paul de Kock à Baudelaire. Aujourd’hui, les philistins de l’édition nichent à Saint-Germain des Prés ou dans nos moteurs de recherche. Les querelles intestines de ces gens-là virent à l’écoeurement : Flammarion dispute à Fayard Michel Houellebecq, à la manière des équipes de football à l’heure du Mercato. D’autres s’extasient sur l’initiative de Google, et se mettent à rêver d’une nouvelle Babel, sans penser aux revers d’une telle médaille. Face à cette émergence d’une culture numérisée, passée au crible du « politiquement correct » ou de l’ « économiquement rentable », il existe encore des purs : chez les éditeurs, Pierre-Olivier Sanchez et Georges Bourgueil, des éditions du Passage du Nord-Ouest, nous ravissent avec leurs textes pleins d’invention ; chez les journalistes, Philippe Chevrolet, de Terra economica, renoue avec l’investigation. Quant au lecteur, transformé en « consommateur culturel », selon l’expression de Jean-Philippe Pisanias et de Vincent Remy, il développe des « stratégies de contournement ». Il délaisse les docs-chocs pour le « politically incorrect », comme l’affirme Catherine Andreucci dans Livres Hebdo. Et même si pour l’heure, Jean-Claude Brialy a déjà vendu deux fois plus d’exemplaires que Bernard Maris ou Mickaël Moore, il serait bon de rester évangélique. Face au pilon, les livres sont tous égaux… et d’ici là que les premiers soient les derniers, il n’est pas dit que la postérité ne porte pas aux nues des noms d’écrivains qui sont aujourd’hui peu médiatisés…
L’autre alternative de notre « consommateur culturel» est de se muer « en producteur » et de s’engager en faveur de « positions plus combatives. » C’est le paradoxe relevé par Télérama : cette standardisation culturelle « interviendrait alors que les pratiques collectives déclinent au profit des démarches individuelles.» Internet a sûrement son rôle à jouer. Anna Topaloff se penche sur la question pour Marianne : « Rapide, sans contrôle et sans frontière, Internet présente toutes les qualités de l’outil idéal pour ceux qui cherchent à mettre en danger l’ordre établi, qu’il soit politique, moral, religieux ou économique. » Sans aller jusque là, il est à noter que l’information, à condition qu’elle soit vérifiée par ceux qui la transmettent, circule à grande vitesse quand les doigts courent sur le clavier : Libération et le Monde ont attendu respectivement le 22 et le 27 janvier pour relater les mésaventures de l’éditeur Jean-Michel Place. L’info était pourtant donnée par certains blogs dès le 18 janvier…
Le 15 février sortira la suite tant attendue de L’édition sans éditeurs d’ André Schiffrin, Le contrôle de la parole. Ce qui frappe le plus Schiffrin en France, si l’on en croit le résumé en ligne de sa maison d’édition, la Fabrique,c’est « l’atonie des médias, le conformisme du milieu intellectuel, l’absence de débat face à des mutations lourdes de conséquences pour l’avenir. » De son côté, Mona Chollet, journaliste et fondatrice de l’e-magazine peripheries.net, n’en démord pas : « La liberté d’expression est un droit garanti par la Constitution et Internet est juste l’instrument de sa mise en application » On aimerait la croire au Coq à l’âne au cas où l’on voudrait agrandir la ferme… pas ta gueule !
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