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« Livres Hebdo : Sommaire du n° 587 (4 février 2005) | Accueil | Jules Verne à l'heure du consensus »

06 février 2005

Edito : Non-lieu pour André Schiffrin

Le 15 février  sortira en librairie, sous la tutelle de la maison d’édition La Fabrique, le nouveau brûlot d’André Schiffrin, Le contrôle de la parole. Avant même sa parution, il fait déjà parler de lui dans le Landerneau : TOPO, qui n’est pas encore sorti en kiosque à l’heure où j’écris, lui réserve un article, le Coq à l’âne – pour vous servir – l’a déjà chroniqué dans ses augustes colonnes, Livres Hebdo lui consacre son édito et publie quelques extraits… Catherine Andreucci écrit d’ailleurs quelque part, dans le « magazine des éditeurs », que certaines solutions envisagées pour combattre le marasme des médias français « risquent de soulever une belle polémique. » Inutile d’attendre la sortie du livre en librairie pour polémiquer : il suffit de lire l’édito de Christine Ferrand pour prendre la mouche – ou la plume – tant la mauvaise foi qui y règne est révoltante. Passons sur l’ironie de la journaliste, son emploi du conditionnel pour évoquer – et mettre en doute- des phénomènes déjà observables dans les médias français. En revanche, l’honnêteté intellectuelle n’exige-t-elle pas que l’on rapporte une pensée sans la déformer, même si elle n’épouse pas ses convictions personnelles ? Ainsi quand Ferrand écrit « A croire que le conformisme de l’esprit est le corollaire de l’industrialisation de la culture », elle fausse la pensée de l’auteur. Schiffrin, qui déplore le mutisme des médias et leur esprit consensuel, ne remet pas en cause la mondialisation, il regrette seulement qu’il n’existe plus de parole souveraine et de contre-pouvoirs face aux médias autorisés et diffusés en masse. Ce qu’il dénonce, ce n’est pas tant l’industrialisation – je le crois très reconnaissant à l’endroit de Gutenberg – mais la concentration des médias aux mains des industriels ! Quant à sa « naïveté » qui fait de lui un « utopiste », il serait bon que Christine Ferrand ouvre un dictionnaire, ou simplement Le contrôle de la parole. Passons sur la solution d’Etat envisagée par Schiffrin pour sauver Gallimard des griffes des grands groupes, qu’il présente lui-même comme « utopique »…  D’autres alternatives, pour libérer la parole, reposent sur sa propre expérience d’éditeur - lui qui mène depuis quinze ans une maison d’édition à but non lucratif ou à bénéfice limité, The New Press - et sur ses qualités d’observateur du monde de l’édition : Schiffrin, qui regrette le système du Mitbestimmungsrecht allemand,  évoque les expériences menées pendant des années par The Observer, qui appartenait à une fondation, comme le Jyland Post au Danemark ;  sans parler de propre éditeur en Suède, Ordfront, qui a réussi à créer une coopérative de lecteurs. Peut-on  alors parler d’utopie au sens de « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité. » Sûrement, si l’on pense qu’il est impossible pour les éditeurs de Paris-sur-Seine de renoncer à leurs voitures de sport ou à leurs manteaux de fourrure.

Ne t’inquiète pas Christine, ça lui passera à André la crise d’adolescence : tu l’écris toi même quand tu évoques la disparition d’André Essel, le fondateur de la FNAC : « Une belle utopie aussi au départ puisque reposant entièrement sur ses adhérents. Même si elle a finalement été rattrapée par la concentration, elle a transformé durablement la librairie et le marché du livre ». Le Monde en rit encore du parcours d’Essel, qui l’a mené du « trotskisme à la Fnac. » Quel dommage que l’article ne soit pas sorti dans Libération, nous en ririons aussi à l’heure qu’il est !

Quoi qu’il en soit, au Coq à l’âne cette semaine,  on a passé en revue l’actualité littéraire à la lueur des analyses de Schiffrin, grille d’interprétation qui sied à merveille à la compréhension de ce qui se joue dans les coulisses de la presse française. En 2005, en plus de fêter le centenaire de la mort de Jules Verne, on célébrera la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Veillons aussi à la séparation des médias et des entrepreneurs, nous ne nous en porterons que mieux !

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