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09 mars 2005

Les écrivains à l'école du refus

« Il n’y a pas de génie littéraire méconnu »… C’est sur cette phrase, qui sonne comme une évidence, que Christine Ferniot, de Lire, conclut son article consacré aux ficelles de l’édition. A défaut d’être « méconnus », certains écrivains, pourtant connus, ne sont pas re-connus par leurs éditeurs. L’excellent Edouard Launet, du journal Libération, a consacré un papier à ces manuscrits d’écrivains, envoyés sous un nom et un titre différents à plusieurs maisons d’édition, et refusés en masse… « La lettre type de refus », dont Christine Ferniot rappelle l’existence - « Nous sommes au regret de vous dire que votre texte ne correspond pas à l’esprit de nos collections » -, c’est celle qu’a reçue la jeune Alice Cornet, qui, sur les conseils de son facétieux parrain, Nicolas Crousse, le rédacteur en chef du journal satirique Pan, avait envoyé le manuscrit des Chants du Maldoror à quelques « grandes » maisons d’édition. Enrique Vila-Matas, qui consacre sa chronique du Magazine littéraire, au « club des refusés » écrit même : « Le refus éditorial a engendré la lettre standard négative, un vrai nouveau genre.» Ainsi, Albin Michel, Grasset, Le Seuil, Flammarion, Plon, et quelques autres, avaient répondu à la jeune fille avec les lettres d'usage («Il ne nous a pas paru que votre ouvrage fût susceptible, etc.») et invoqué les «impératifs spécifiques de nos collections» pour lui signifier le refus de son manuscrit ! Et Launet de rappeller les précédents canulars du genre : l'Après-Midi de monsieur Andesmas de Marguerite Duras, refusé par ses propres éditeurs ; des textes de Kafka, Pirandello, Faulkner, London et Gorki, soumis à la radio publique canadienne CBC qui décernait un prix, tous jugés «non professionnels» par les jurés ; Mrs Dalloway,  posté par Dominique Noguez aux vingt plus grandes maisons d’édition françaises, et retourné à l’envoyeur accompagné d’« une des lettres de refus qui avançait : «mode narratif insuffisamment élaboré et maîtrisé» !

Quand un écrivain n’est pas reconnu de son vivant, on le dit « refusé ». Enrique Vila-Matas affirme qu’« il n’existe pas un seul écrivain reconnu qui ne soit confronté au refus au cours de sa carrière» : Proust battu froid par Gide, les Gens de Dublin de Joyce recalé par 22 éditeurs et Oscar Wilde, pourtant rompu à l’art de l’épigramme, éconduit pour l’Eventail de Lady Windermere  « Cher monsieur, j’ai lu votre manuscrit. Hélas, cher monsieur… »  Contrairement à Christine Ferniot, qui reste optimiste, bien qu’elle précise que chez Albin Michel on enregistre « un manuscrit publié pour neuf à dix mille refusés », Vila-Matas, lui, préfère prévenir plutôt que guérir : « Il existe des milliers de tactique pour essayer de surmonter les conséquences d’un refus. L’une d’elles consiste à passer en revue les plus célèbres injustices en la matière. » Et pour ceux qui seraient déprimés par cette phrase, confiée à Ferniot par un éditeur qui a préféré conserver l’anonymat – « Un futur auteur ne doit pas seulement proposer un bon texte, il doit aussi correspondre à d’autres critères : pas trop vieux, pas trop provincial, capable de se vendre à la télévision, de s’exprimer à la radio et de proposer ensuite d’autres romans pour édifier une œuvre. Car un nouvel élu coûte plus souvent qu’il ne rapporte, on ne veut pas se lancer dans l’aventure à fonds perdu » - ils pourront relire avec profit quelques pages du Manuel d’Epictète, où le mot « refus » y prend un tout autre sens :

                           " Il y a des choses qui dépendent de nous et d'autres qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c'est la croyance, la tendance, le désir, le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action. Ce qui ne dépend pas de nous, c'est la santé, la richesse, l'opinion des autres, les honneurs, bref tout ce qui ne vient pas de notre action.

                            Ce qui dépend de nous est, par sa nature même, soumis à notre libre volonté; nul ne peut nous empêcher de le faire ni nous entraver dans notre action. Ce qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave d'autrui; une volonté étrangère peut nous en priver.

                            Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est, par nature, esclave d'autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d'un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l'âme inquiète, tu t'en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, que dépend d'autrui ce qui réellement dépend d'autrui, tu ne te sentiras jamais entravé dans ton action, tu ne t'en prendras à personne, tu n'accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire; nul ne pourra te léser, nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t'atteindre. "

                           

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Voici les sites qui parlent de Les écrivains à l'école du refus:

Commentaires

Je m’oppose (comme un petit coq ?) à deux âneries, répétées urbi et orbi à l’envi :
1. il n’y a pas de génie littéraire méconnu
2. Tout a déjà été écrit.
C’est faire fi de ce qu’est le temps et l’évolution d’une civilisation.
1. Je pense que la machine est : a) parfaitement capable de passer à côté d’un grand écrivain pour toutes sortes de raisons que je ne vais pas analyser ici ; b) éventuellement incapable de détecter certains génies parce que trop en avance sur leur temps. C’est le mérite des très grands éditeurs (y en aura-t-il encore de cette espèce, nez flaireur à génie et non pas à Génie sans bouillir, futur best-seller juteux) de comprendre ce qui s’annonce dans certains manuscrits quitte à assumer un échec commercial. Il ne manque pas d’exemples d’œuvres immenses qui ont commencé leur existence par des chiffres de vente proches du zéro…..
2. Le « tout a été écrit » relève aussi pour moi du préjugé et du manque de culture artistique. Bien sûr chaque sentiment, chaque situation, chaque expérience ont vraisemblablement été vécus. Mais l’alliage d’une expérience et d’un style, la façon d’écrire, de dire, de rendre compte, bref l’art de l’artiste se modifient à chaque génération ou presque. Il y aura donc toujours des génies, ils seront toujours rares, escortés de cohortes de talents intéressants, de fausses gloires et d’imposteurs. Dans tous les arts.

« Il ne manque pas d’exemples d’œuvres immenses qui ont commencé leur existence par des chiffres de vente proches du zéro… »

Quelques chiffres qui vous laisseront songeuse, empruntés à l’excellent livre de Laurence Santantonios (Tant qu’il y aura des livres), paru il y a peu, et qui traite de tous les maillons de la chaîne du livre :

Si Flaubert vendit 30 000 exemplaires en cinq ans de Madame Bovary « grâce au procès et au scandale que le livre provoqua », L’ Education sentimentale en revanche s’écoula difficilement à 3000 exemplaires en cinq ans.

1832 : Les Chouans de Balzac 300 exemplaires
1890 : La Vie d’Henry Brulard (posthume) de Stendhal 1500 exemplaires en vingt ans
1897 : Les Nourritures terrestres d'André Gide 500 exemplaires en dix ans
1938 : Le Château d’Argol de Julien Gracq 150 exemplaires
1949 : Précis de décomposition de Cioran 20 exemplaires
1952 : En attendant Godot de 125 exemplaires

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