Là-bas, dans les banlieues difficiles, à l’heure de « l’extension du domaine de la lutte », on pourrait envier la « tentative d’épuisement d’un lieu d’enseignement » de notre prof bloggeur. Ce lieu ? La salle 106. Un lieu commun aussi, dans lequel cohabitent professeurs et élèves, un endroit à la saveur sépia des clichés de Robert Doisneau, choisis par Alyssa pour illustrer son agenda : « Alyssa ne dispose pas de blog ; elle en ignore l’existence. Elle a quatorze ans. Sans internet. » Le prof lui, presque 40 ans, a le sien. Quand le 10 octobre, il se lance dans l’aventure, il affiche clairement ses ambitions : « Le but de ce blog, à la manière de Georges Perec, est de raconter, de décrire, ou de prendre position, des diverses petites situations ordinaires qui occupent notre collège.
Quel sera le rythme des notes ? Je l’ignore, comme je peux ignorer la teneur de chaque texte. Tout dépendra de « l’actualité », et de mes possibilités pour "déceler" les petites choses anodines.
Ce n’est ni un pamphlet, ni un lieu pour des règlements de compte, juste un simple exercice d’écriture, sans aucune prétention. »
Un exercice d’écriture qui tient tout autant des « plaisirs minuscules » d’un Philippe Delerm ou des « petits faits vrais » d’un Stendhal que des blasons médiévaux. A l’heure où d’aucuns parlent de dégraisser le mammouth, d’autres le dissèquent : « Beau, comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » aurait écrit Lautréamont… Justement, comment écrire le « corps enseignant » ? Comment écrire aussi le « corps apprenant », ces corps additionnés qui finissent par peser une tonne ? : « Vingt-sept élèves avec une moyenne de quarante-sept kilos. Le résultat me laisse perplexe car j’ai devant moi, à peu près une tonne d’élèves. Une tonne de silence. Une tonne de réflexions, d’incertitudes. Une tonne de regards implorants et de désirs de vivre.
Une tonne de viande à bout de bras. »
Le prof le dissèque donc, cet organisme vivant, et se livre à un travail aussi méticuleux que métonymique : la partie pour le tout, la craie, la récitation, la dictée, la chaise, la cantine, la sonnerie, l’inspection, le sourire de Madja, le désarroi de l’élève Jérôme, les larmes de Bilal… Il l’opère à vif, sans anesthésie, ce corps humain que devient un collège quand le prof monte les escaliers pour rejoindre la 106 : « Le courant me porte dans la seconde partie de l’ascension, comme un banc de saumons remontant la rivière, ou comme une flopée de spermatozoïdes prêts à féconder le collège, attendant dans le tube séminal la jouissance suprême et insoutenable.
J’espère ne pas rater le premier palier, et me retrouver plus haut, au deuxième étage, ou plus haut encore, au septième ciel. »
Maboul, le Docteur ? Non ! Tendre, empathique, celui qui écrit tout son « bonheur en lettres capitales /A l'encre bleue aux vertus sympathiques/Sous des collages à la gomme arabique » : « J’écris ces mots sur mon cœur/ Education Nationale®, Mon amour/Je t’aime. »
Comme le Rousseau des Rêveries, écrire l’école redouble le bonheur que notre prof éprouve à la faire. Promeneur solitaire qui déambule dans les couloirs à l’heure de la classe, les mots du Citoyen de Genève pourrait être les siens : « Leur lecture [celle de mes post, précision ajoutée pour les besoins de la démonstration] me rappellera la douceur que je goûte à les écrire, et faisant ainsi renaître pour moi le temps passé, doublera pour ainsi dire mon existence.»
Mais il n’ y a pas d’ermitage heureux. Le prof est en proie aux doutes parfois : « Souvent, dans mon for intérieur, je tente de me laisser surprendre par cette salle de classe, cet univers familier et quotidien.
Lorsque les élèves absents me le permettent, je m’assois à leur place laissée vacante, à côté d’un élève désoeuvré. J’ai ainsi la place idéale pour tenter de comprendre ce que peut percevoir un enfant, ici, pendant ce cours de français. Pourtant, je reste toujours dans l’incertitude et l’expectative.
(…) Le cours terminé, les élèves sortis de la salle, je me retrouve seul. Devant moi, des tables vides, un silence, le moment de prendre un peu de recul sur soi-même. Et je me dis : Quelle est la finalité de tout ceci ? Est-ce unifier cette masse d’individus, ou leur permettre de révéler leur personnalité ? »
Le prof a beau clamer la « fin des incertitudes » - « Je m’interroge depuis de nombreux mois sur la place que je tiens, ou que j’ai tenu, dans ce « système », même si je sais qu’elle est minime, ou mieux, dérisoire. Depuis hier, j’ai enfin trouvé les réponses. Je suis parvenu à une ébauche d’explication, une sorte de « théorie » qui apaise toutes mes interrogations et mes doutes » - nous, ses lecteurs, attendons à ce jour qu’il expose « sa vision globale »…
C’est qu’en s’écrivant, le prof a rencontré un autre auditoire, moins discipliné, moins malléable, celui des internautes. Des bloggeurs qui, au fil des mois, se sont agglutinés au staff de la salle des profs, admiratifs et enfin réconciliés avec l’école. Marion, le 4 avril, écrit : « J’ai finalement passé deux soirs, deux magnifiques soirs, à lire votre blog (en entier).Comme un livre, une histoire, je me suis laissé emporter, et je me suis même parfois intégrée dans vos histoires ! A la place des élèves, ou des profs… » Un autre salue l’artiste : « Chers visiteurs de passage et admirateurs de la plume de Christian, réjouissons-nous de ces quelques lignes qui tuent et qui nous rendent humains. T'es un putain d'écrivain camarade !!! » Certains, visionnaires, rêvent d’ « une publication papier » parce que « c'était beau, très beau... »
La blogosphère devient une grande cour de récré et le prof se fait de nouveaux copains : Damdam, Vinvin, Nico, AQW, Blaise, Buzzz et Monsieur Caca. Il s’y amuse tellement qu’il en oublie de faire ses devoirs : « Les copies s’enchaînent et se ressemblent. La copie singulière de Sabrina est correcte. Et soudain, alors que je m’apprête à remplir la grille de critères qui me permet de découvrir sa note, je constate avec effroi que je n’ai pas regardé à midi les quelques blogs qui me tiennent à cœur. Aussitôt, une jubilation intérieure me chauffe les sens, tant le plaisir est réjouissant de découvrir les nouvelles notes, et commentaires, des artistes de la plume du clavier informatique. »
Avec les copains, le prof échange des photos, invente des concours, des remises de récompenses (les Craidor), on répond à des questionnaires de Proust modernisés (livres préférés, musiques préférées). Il finit même par craindre de se faire choper par le surgé : « Dans nos blogs, nous sommes dans la délectation de mettre à jour nos intimités, volontairement, et sans préjugés.
Et soudain, je me dis que nous sommes peut-être surveillés, comme je surveille les élèves, par un homme en costume gris, les yeux cachés sous un chapeau, dans un bureau abandonné au fond d’un couloir sombre d’un ministère invisible. Peut-être porte-t-il des gants. A cause des empreintes sur son clavier. Un homme sans nom. Dans l’ombre. Juste un regard. Il lui suffit de se pencher sur son écran et de ficher, classer, répertorier les blogueurs en lisant simplement leurs notes quotidiennes. »
Quand on aime comme le prof, on a toujours vingt ans. L'épuisement, du sujet, de notre homme, ce n'est pas pour demain... avant de finir comme Oscar le squelette, qui s’avère être une femme, dans la salle de biologie : « J’avoue que j’ai toujours un léger frisson lorsque je la frôle, en entrant dans cette salle, lorsque ses os s’entrechoquent, lorsque je prends conscience que ce cadavre est aussi en moi. »
Mes posts préférés :







quel bel hommage a ce site magnifique . je ne peux qu'approuver abondamment . l'ecriture est fine , sensible dans toutes les acceptions du mot , et on retrouve avec plaisir cet endroit ou nous avons tous passé une partie de notre vie .
Rédigé par: krysalia | 18 avril 2005 à 04:13
il est plus que prof le bonhomme Christian, il est éducateur...
Rédigé par: Mry | 18 avril 2005 à 10:50
spendide, juste et simplement beau. Mais je ne sais si ces mots sont destinés à l'auteur présenté ici ou à celle qui l'a mis en lumière et en relief...
Mry, s'il faut, il les "élève"...
Rédigé par: nico | 18 avril 2005 à 13:17
Clap Clap le Prof.
Rédigé par: Folie Privée | 18 avril 2005 à 17:39
Comme Nico ! On ressent bien l'univers du prof dans ta plongée au coeur de son blog !
Et tu le racontes superbement bien !
Mais qui fera la même chose pour toi ?
Rédigé par: Buz5z | 18 avril 2005 à 21:50
J'aime beaucoup Christian...
Rédigé par: VerSo | 18 avril 2005 à 23:36
on ouvre le fan club de Christian?
Rédigé par: largentula | 18 avril 2005 à 23:48
je signe volontiers ;)
Rédigé par: krysalia | 19 avril 2005 à 01:04
Ancienne élève de ce professeur, ancienne lectrice de ses écrits et à la recherche des nouveaux. Où le trouver? Où le lire? Comment faire?
Rédigé par: Fernandes Emilie | 26 janvier 2009 à 18:48