Semaine du 4 avril au 10 avril : Pour qui sonne le glas ?
Cette semaine, il n’ y avait pas que les drapeaux de la République qui étaient en berne : prise entre l’étau de l’hagiographie et de la répétition du même – la promotion du dernier essai de Milan Kundera - l’actualité littéraire s’est calquée sur la ligne éditoriale de Point de vue. Un mariage et deux enterrements ont eu raison du peu d’intérêt qu’il restait à lire les newsmagazines et ses dérivés. Livres Hebdo, le magazine des professionnels de la chaîne du livre, n’a pas loupé le coche : outre le rappel de « la nouvelle édition entièrement remise à jour de la biographie de Jeffrey Robinson », Rainier et Grace, publié par l’Archipel, Catherine Andreucci a profité de cette ambiance de veillée funèbre pour nous remettre une louche de Da Vinci Code et de ses multiples décryptages. A la fin du mois, tout éditeur digne de ce nom se devra d’avoir épinglé à son tableau de chasse un produit dérivé « Da Vinci code », une biographie du pape ou du prince Rainier ! Même les éditions Bartillat, « réputées pour leur tradition littéraire », publient fin avril un guide touristique, Sur les pas du code Da Vinci, écrit par l’historien anglais Peter Caine.
Le Rocher fait d’une pierre – celle sur laquelle on bâtit des églises ou des principautés - deux coups, avec la publication d’un Jean Paul II par Dominique Dunglas et la réédition actualisée d’une histoire de la famille Grimaldi par Jean Des Cars. Il faut dire que, comme le souligne Nicolas Verry de Livres Hebdo, « les biographes étaient prêts » ; Maisons d’édition religieuses et profanes étaient sur les starting-block : « La fin de Jean-Paul II a donné lieu à de nombreux projets éditoriaux tenus secrets jusqu'au dernier moment et faisant l'objet de "mises en vente immédiates." » Et pour concurrencer Da Vinci Code, pourquoi ne pas, comme le dit Jean-Paul Bertrand, président du Rocher ( pas celui de Monaco, mais la maison d’édition) rééditer les Prophéties de Malachie, évêque irlandais du XIIe siècle qui dressait une liste des papes à venir ? : « Selon cette « prophétie », le successeur de Jean Paul II serait le dernier pape – ou plutôt l’avant-dernier : le tout dernier devant être un mystérieux « Pierre le Romain » qui verrait la destruction de Rome, tandis que sonneraient les trompettes du Jugement dernier. » « Tout est bon dans le Vatican, même les caves »… c’est sur cette galéjade que Jean-Maurice de Montremy, de Livres Hebdo, conclut son article sur Jean Paul II, « figure importante de l’édition française ». Montremy qui enquête, pour Livres Hebdo, dans « les méandres vaticanesques des droits » n’en revient pas : « Sur Electre, Jean Paul II apparaît 432 fois à la rubrique « auteur» et 337 fois dans un titre d’ouvrage. »
Pour parler vraiment de littérature cette semaine, il aura fallu que la figure d’un de ses éminents représentants – Saul Below – nous rappelle d’outre-tombe qu’elle existe.
Mais comme l’écrivait Vila-Matas dans son recueil d’articles, Pour en finir avec les chiffres ronds, « en général, pour une commémoration qui m’intéresse vraiment il y en a 27 de profondément ennuyeuses et qui, par-dessus le marché, m’empêchent d’aborder des personnalités littéraires franchement passionnantes sous un regard neuf.» Heureusement pour moi, jeudi dernier au centre Pompidou, André Schiffrin débattait, en compagnie de son éditeur français, Eric Hazan, et de Bernard Wallet, l’éditeur très charismatique des éditions Verticales, de l’avenir de la parole dans un monde où la concentration des médias fait rage. J’y étais, et la richesse de la discussion, qui m’a tenue en haleine plus de deux heures constituera, pour le Coq à l’âne, le feuilleton de la semaine. Mais quel dommage tout de même qu’à l’heure du podcasting et de la revalorisation des archives sonores et audiovisuelles, l’enregistrement et la diffusion d’un tel document soient proscrites. A Beaubourg, jeudi, alors qu’on s’apprêtait à entendre l’auteur du Contrôle de la Parole, une voix off s’éleva : « L’enregistrement est interdit pour préserver les droits d’auteurs. » Le Courrier international, qui publie cette semaine l’article de Joshua Gliddon au sujet du podcasting, le souligne : « Les autorisations de diffusion en ligne sont une affaire compliquée. » Pourtant, les matériaux dignes d’intérêt existent. A l’occasion de la parution, aux éditions Belin d’ « un guide monumental en six volumes sur les sources d'archives orales et audiovisuelles françaises », Jacques de Saint-Victor, du Figaro littéraire, a rencontré ses auteurs, Agnès Callu et Hervé Lemoine. En ce qui concerne les archives audiovisuelles, ils reconnaissent « qu'il y a des témoignages évidents et d'autres, d'ordre commémoratif, qui en disent plus sur l'époque contemporaine que sur le passé qu'ils décrivent. »
A trop en dire ou trop en montrer, on risque de tomber dans le blasphème : comme le rappelle Maître Emmanuel Pierrat, dans la chronique judiciaire de Livres Hebdo, « le droit canonique et le droit musulman sanctionnent toujours le blasphème. Il n’en est officiellement pas de même devant les juridictions laïques françaises. Mais la toute récente décision interdisant une campagne publicitaire représentant la Cène semble changer la tendance jurisprudentielle. » Que dit alors cette interdiction au moment où les télévisions et les journaux du monde entier consacrent leur Unes à la dépouille d’un pape ?
La grande Dame de la Prostitution Grisélidis Réal, interrogée par Eric Loret pour Libération, a monté « le Centre international de documentation sur la prostitution, dont elle est le membre fondateur et unique. » Elle écrit, un tantinet évangélique, dans la préface du Carnet de bal d’une courtisane : « Nous sommes là pour soulager les souffrances de l’humanité. » Qui a dit que les voies du Seigneur étaient impénétrables ?
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