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09 mai 2007

Qui a peur de la blogosphère littéraire ?

À l’heure où tous les médias s’attachent à décrypter les recettes et les stratégies d’une élection gagnée, la chaîne de télévision Arte s’intéressait hier soir au rôle joué par la blogosphère dans la vie politique française. On retrouvait parmi les intervenants « les vieux de la veille » (Versac, Nico Voisin, Carlo Revelli), flanqués des parvenus de l’univers bloguesque, comme Karl Zéro et John Paul Lepers, placardisés par les médias « officiels » pour leurs mauvais services rendus à l’Etat. Ainsi ont-ils trouvé refuge dans cet univers ouvert à tous, hier encore confidentiel et boudé par ceux-là mêmes qui aujourd’hui frappent à sa porte ou s’inquiètent, à mots couverts, de l’ampleur prise par le phénomène. Le monde des Lettres n’est pas en reste de cette nouvelle Terreur qui menace les têtes de la critique littéraire institutionnelle.

Francis Pisani, dans un post daté du début du mois de mai, relaie les inquiétudes du New York Times, qui déplore la disparition des critiques littéraires, au profit des lecteurs blogueurs : « La tendance dans les journaux américains est à supprimer le poste ou à réduire le nombre de pages consacrées au sujet. Dans le même temps la liste des blogs parlant de livres s’allonge » Quelques jours plus tard, Pierre Assouline s’empresse d’ajouter, face à cette « " transition " vers une blogosphère littéraire considérée comme “plus démocratique” dans la mesure où chacun exprime son avis sur les livres », son point de vue (qui ne saurait étonner si l’on se souvient qu’il avait déclaré, dans un chat accordé au Monde son peu d’intérêt pour les sites et les blogs littéraires, sous prétexte qu’ils ne lui apprenaient rien) : « Autrement dit : tous critiques littéraires ! Ce qui est bien dans l’air du temps. Là-dessus, je suis aussi réservé, pour ne pas dire critique, que sur le journalisme citoyen. Inutile de rappeler que c’est un métier, une technique, un savoir-faire, une expérience. Désolé mais non, tout le monde n’est pas journaliste, photographe, cinéaste, professeur, encyclopédiste… » Il y a du Godard dans ce cri du cœur là, quand le père de la Nouvelle vague ironisait que les Français avaient deux métiers, le leur et celui de critique de cinéma. ! Qui aurait pu croire, il y a quelques années encore, alors que les pessimistes de tous bords craignaient qu’Internet ne détrônât l’écrit, que celui-ci au contraire en ferait son fonds de commerce et menacerait l’hégémonie de ceux qui s’en croyaient les dépositaires exclusifs ? Les esprits chagrins ont ce vice étrange qu’ils regrettent bien souvent un passé contenant déjà en germe les noires évolutions qu’ils projettent sur l’avenir…

La blogosphère littéraire, très hétéroclite tant sur le plan du contenu que de la forme, a actualisé un phénomène né il y a un siècle et demi à peu près, au moment où l’alphabétisation des masses et le droit à l’instruction pour tous deviennent les valeurs de la Troisième République naissante. Ainsi Paul Léautaud pestait-il déjà au début du 19e siècle, qu’on ne trouvât plus de femmes pour faire le ménage, parce qu’elles se mettaient toutes à écrire… La Valentine de Renoir, incarnée par Florelle, à l’heure du Front populaire, se moquait avec gouaille de la nouvelle tendance de l’époque : « c’est à la mode maintenant, tout le monde écrit ! » Oui, c’est à la mode, et à la mode depuis bien longtemps, tout le monde écrit et rêve de gloire littéraire, depuis que Rubempré et les siens ont investi dans la République des lettres tous leurs espoirs d’ascension et de reconnaissance sociales. « Deux millions d’écrivains », titrait Frédéric Ploton dans une enquête menée pour le Magazine des livres… Les éditeurs et les lecteurs des maisons d’édition ploient sous la pile de manuscrits qu’ils reçoivent semaine après semaine, les journalistes et les libraires passent leur mois d’août à se farcir les centaines de livres de la rentrée littéraire automnale (les premiers au final ne retiendront qu’une trentaine de titres, les seconds retrousseront leurs manches pour sortir des sentiers rebattus de la critique). Et combien de blogueurs à s’être spécialisés dans la chose littéraire ? Une multitude, composée de passionnés de lecture et d’écriture, de professeurs, de bibliothécaires, de libraires, d’auteurs ou d’écrivains, de journalistes, d’éditeurs… Tous ces acteurs de la chaîne du livre se retrouvent dans un monde où les hiérarchies s’abolissent. Podcasts, journaux et carnets intimes, carnets de voyage, billets d’humeur, brèves et opinions, nouvelles et poèmes, work in progress, notes de lecture et critique littéraire, donnent une impression d’infini, de spontanéité, de réactivité étrangère à la presse traditionnelle, soumise à une logistique pesante et à une logique de rentabilité.

Ainsi donc, fallait-il être prophète en son pays pour deviner la place prise par tous ces adeptes de la chose écrite, dotés ou non d’une carte de presse, dans le paysage littéraire et éditorial contemporain ? Laurent Gloagen date la naissance de la blogosphère à l’année 1995 ! Douze années pendant lesquelles la presse écrite a eu le temps de réfléchir à l’émergence de ce nouveau pouvoir aux mains de tous ! Combien de temps lui a-t-il fallu pour évoquer le sujet ? Pour intégrer dans ses pages une rubrique dédiée aux blogs littéraires ? Qu’elle se rassure, jusque dans la blogosphérie, on redoute la concurrence… Certains blogueurs, comme si la blogosphère appartenait à son premier occupant, accrochent à leurs bannières des précisions garantes de l’authenticité de leur projet : « machin chose, blogueur depuis 2003 », acte de naissance proclamé qu’on a davantage l’habitude de lire aux devantures des chocolatiers et autres commerces de bouche… Zazieweb, le site d’e-lecteurs d’Isabelle Aveline avait ouvert le bal de cette démocratisation du commentaire littéraire bien avant l’avènement des hébergeurs de blogs. Son site d’ailleurs a constitué un vivier important de blogueurs en devenir, tentés par l’aventure en solo et la personnalisation des contenus mis en ligne. Pourquoi faire à présent la fine bouche, quand, feignant d’ignorer la menace, certains journalistes-blogueurs ont méprisé longtemps la règle des liens hypertextes, une des valeurs reines du blogueur, qui permet l’échange de points de vue, de compétences et de savoirs, en même temps que la mise en lumière d’autres que soi ! Plutôt que de déplorer l’éclatement de la parole d’autorité, il s’agit d’apprendre à travailler et à réfléchir en synergie, au service du livre. « Les deux supports ne doivent pas s’exclure mais se compléter pour alimenter cette impalpable rumeur qui crée le bouche-à-oreille. La révolution viendra lorsque la grande presse en ligne offrira à ses lecteurs des rubriques littéraires distinctes, au sein de suppléments culturels qui lui seront propres et dans lesquels les blogs auront leur place » écrit Pierre Assouline en conclusion de son billet. Oui, l’idée est bonne… Et très novatrice : c’est bien la première fois qu’on verrait une révolution être menée par ceux-là mêmes qui ont tant redouté pour leur pré carré, à moins qu’elle ne soit accomplie comme le furent les Cent-Jours ou la Monarchie de Juillet !

P.S : Cette dernière phrase est une boutade. Le problème soulevé par Pierre Assouline est de taille… Toutefois, la concurrence des blogs n’est pour rien dans la part congrue réservée aux pages littéraires dans la presse écrite, ils sont même le dernier refuge d’une France qui lit. Les responsables de cette désaffection sont à chercher ailleurs.   

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Voici les sites qui parlent de Qui a peur de la blogosphère littéraire ?:

Commentaires

La vitalité des blogues littéraires, leur diversité, répond sans doute à un besoin de la part des lecteurs. Outre le fait qu’ils deviennent eux-même acteurs dans le domaine de la critique, même si c’est en amateurs, la blogosphère leur permet de dialoguer avec des personnes qui ont les mêmes centres d’intérêts qu’eux (personnes qu’ils ne rencontrent pas forcément dans leur vie quotidienne réelle). Lassés par la critique officielle dont ils se méfient (collusion entre les critiques et les éditeurs, renvois d’ascenseurs, etc.) ils trouvent chez d’autres lecteurs des sources d’information appréciables. Le revers de la médaille, c’est que n’importe qui peut dire n’importe quoi et que le meilleur peut côtoyer le pire. Il n’y a plus alors de hiérarchie des valeurs, ce qui est encore accentué par le fait que des personnalités autrefois inabordables (auteurs, critiques, professeurs d’université, etc.) sont maintenant à portée de clavier.

Bonjour Jean-François

Oui, effectivement, tout se raconte sur le Net, parfois au mépris de l'exactitude et de la rigueur intellectuelles. Je cherchais l'autre jour des informations sur Mireille Havet : je suis tombée sur trois dates de naissance différentes ! Cette méprise n'est pas grave, me direz-vous... C'est juste, mais elle atteste ce que vous pointez du doigt. Toutefois, les blogueurs n'ont pas le monopole de l'approximation, de la contre-vérité, ou du délire interprétatif. Les journalistes aussi se plantent. Sur le Net, l'espace réservé aux "commentaires" est là pour discuter les billets postés. La presse en ligne est venue d'ailleurs à ce nouvel espace de discussion, participatif et interactif. Ce qui me paraît le plus significatif dans cette démocratie instaurée par l'univers des blogs (votre orthographe du mot, francisée, me va aussi, même si je ne m'y résous pas encore), c'est la diffraction de la parole d'autorité, que tous nous pouvons posséder pourvu que nous soyions de bons communicants. Mercure l'a emporté sur Jupiter !

Je ne suis pas sûr que ce soit un "revers de médaille" que n’importe qui puisse dire n’importe quoi et que le meilleur puisse côtoyer le pire. C'est la vie. La vie avec nos proches, nos voisins, nos collègues, qui disent parfois n'importe quoi... L'élément nouveau, c'est que le pouvoir de dire s'est développé de manière considérable avec Internet. A nous de nous méfier, de vérifier, de trier, de comparer, de contester quand il le faut, en un mot: de penser par nous-mêmes. Et ça, c'est plutôt une contrainte positive! Fini le pré-mâché! Jusqu'à ce que des "pré-mâcheurs" d'un nouveau genre se profilent, d'ailleurs. L'article du Monde sur la blogosphère, évoqué dans votre précédent papier, fait état de la démarche d'Albin Michel auprès de 35 "blogueurs influenceurs" pour le lancement d'un bouquin. Ainsi va la vie... L'édition elle-même va exploser et partir dans toutes les directions, avec l'impression à la demande. Mais là encore, on ne peut que s'en réjouir. On aura au moins l'assurance que de grands textes ne moisissent pas dans les tiroirs. On les dénichera avec l'aide de nos "influenceurs" préférés.

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