08 mars 2006

Nous nous connaissons déjà

274274441x01 Très belle écriture que celle d’Anne-Marie Garat, recherchée, mais sans affèterie, précise mais sans obsession du détail, ample et enveloppante, mais sans circonvolutions gratuites. Expérience de lecture très déroutante aussi, qui peut nous laisser accroire que nous avons perdu notre chemin et le fil de ce récit échevelé, "comme l’occasion qui est chauve par-derrière"… Des allers-retours entre le présent et le temps jadis, des va-et-vient entre la réalité et la fiction, qui peuvent nous déconcerter, voire nous agacer, jusqu’à ce dénouement incroyable éclairant le roman tout entier : nous sommes alors invités à une lecture "à rebours". Je me rappelle ainsi d’une réflexion d’un de mes professeurs, qui disait : "On ne lit pas Proust, on le relit". Il en va de même pour Garat je crois, cette fileuse de la métaphore et du temps qui passe, elle qui tisse sa toile patiemment et met en lumière les affinités entretenues par le travail de l’écrivain et celui de la Mémoire. Cette réflexion sur le Temps et sur la mise en œuvre de ses représentations, qu’elles soient photographiques, picturales, textuelles, corporelles, est contenue dans le titre du roman, énigmatique, poétique, programmatique. Comment embrasser l’instant présent avec ce qu’il contient de temps passé et de promesses à venir ? : "Le présent se complique de circonstances anciennes", les êtres se doublent de présences fantomatiques.
Roman en même temps que réflexion sur la fiction, celle des livres et celle des histoires que l’on se raconte à soi-même, des mythes familiaux, des non-dits de l’Histoire.

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15 février 2006

Douleur exquise

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Je suis tombée par hasard sur l’interview de Rip Hopkins, parue le 8 février dans L’HumanitéUne réflexion du photographe a retenu mon attention : « Je me pose souvent la question d’arrêter la photo, sachant que je ne parviens pas à construire une oeuvre tout en construisant ma vie avec quelqu’un. Sophie Calle dit qu’elle attend les ruptures pour créer. Moi, c’est lorsque je me retrouve dans la précarité la plus totale que je suis le meilleur. »

Sophie Calle, oui, la merveilleuse Sophie Calle de Douleur Exquise : “J’ai reçu en 1984 une bourse de trois mois pour le Japon. Je suis partie le 25 octobre sans savoir que cette date marquait le début d’un compte à rebours de 92 jours aboutissant à une banale rupture que j’ai vécue, alors, comme le moment le plus douloureux de ma vie.
J’ai tenu ce voyage pour responsable. De retour en France, le 28 janvier 1985, j’ai décidé, par conjuration, de raconter ma souffrance plutôt que mon périple. En contrepartie, j’ai demandé à mes interlocuteurs, amis ou rencontres de fortune : « Quand avez-vous le plus souffert ? ». J’ai décidé de faire durer cet échange de récits jusqu’au jour où j’aurais, soit relativisé ma peine face à celle des autres, soit épuisé ma propre histoire à force de la raconter. La
méthode a été radicale : trois mois plus tard j’ai cessé de souffrir.
L’exorcisme réussi, dans la crainte d’une rechute, j’ai délaissé mon projet. Quinze ans plus tard je l’exhume
.”

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14 février 2006

Une page d'amour

En ce jour commercial et mercantile de l’exploitation du sentiment amoureux, pourquoi ne pas offrir à l’aimé(e) une page d’amour ?

Je ne résiste pas à la tentation d’exhumer des étagères de ma bibliothèque l’édition du roman Belle du seigneur, dans la collection blanche, dont l’état atteste qu’elle a été lue et relue, parcourue avec avidité de nombreuses fois…

Rares sont les auteurs (masculins, irai-je jusqu’à l’écrire ?) qui ont su pénétrer avec autant de perfection la psyché féminine. Et pourtant, entraînée dans le labyrinthe de ses pensées, qu’il est dur de ne pas perdre le fil d’Ariane !

"Ariane religieuse d’amour, Ariane et ses longues jambes chasseresses, Ariane et ses seins fastueux qu’elle lui donnait, aimait lui donner, et elle se perdait dans cette douceur pour lui, Ariane qui lui téléphonait à trois heures du matin pour lui demander s’il l’aimait, et lui dire qu’elle l’aimait, et ils ne se lassaient pas de ce prodige d’aimer, Ariane qui le raccompagnait chez lui, puis il la raccompagnait chez elle, puis elle le raccompagnait chez lui, et ils ne pouvaient pas se quitter, ne pouvaient pas, et le lit des amours les accueillait, beaux et chanceux, vaste lit où elle disait que personne avant lui et personne après lui, et elle pleurait de joie sous lui.

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07 février 2006

Le roman de tous les bonheurs

207041138901 C’est l’un de mes romans adorés, vénérés, chéris, lus et relus maintes fois, toujours avec plus de délectation… je serai prête à m’y replonger, toutes affaires cessantes, même en plein milieu de la nuit ("surtout", devrais-je écrire…).
On n’investit pas les murs de La Chartreuse de Parme comme on s’installerait dans un camping du littoral méditerranéen. Et pourtant, ces premières pages du roman, que d’aucuns disent fastidieuses, qu’elles sont importantes. Débute avec elle "cette chasse au bonheur", source de toutes les inconséquences de "notre héros" mais aussi de ses plus grandes félicités. Avec ces Français qui débarquent en Lombardie en mai 1796, "c’est une masse de bonheur et de plaisir qui fait irruption". Le roman tout entier est placé sous le sceau de l’allégresse, le patronage souriant de l’Arioste le rappelle : "Gia mi fur dolci inviti a empir le carte i luoghi ameni". Quant à la sécheresse de l’écriture stendhalienne, elle n’est qu’apparente. Stendhal est un très grand styliste, même s’il s’en défend. Ironie, dérision, humour, lyrisme, rien ne lui est étranger. Les silences de l’œuvre, de ceux que l’on recherche dans les cloîtres et sous les voûtes des chartreuses italiennes, bouleversent l’âme et emportent les sens… À cette exigence d’être heureux à tout prix - même s’il faut inonder une ville toute entière ou s’en aller se recueillir au pied de son arbre, sous le coup d’une arrestation - répond "un modus scribendi". La Chartreuse de Parme, c'est avant tout le bonheur d'écrire – pour un homme qui sait l’amertume des fiascos en tous genres - le bonheur du conte qui se développe pour son propre compte – que dire par exemple de ces presque 50 pages consacrées à l'invraisemblable poursuite de la Fausta dans les rues de Bologne ?

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17 janvier 2006

Idolâtries partagées

2070758958 "Elle me reflétait, je la reflétais : deux miroirs s’aimaient". Cette réflexivité du désir se mire dans une écriture qui traque pêle-mêle les émotions, les soubresauts, les défaillances des sens.
Dans un pensionnat de jeunes filles, à l’heure de l’extinction des feux et des secrets d’alcôve, les corps s’embrasent et les âmes s’illuminent. Thérèse et Isabelle ou le récit d'une idolâtrie partagée, quand les corps disent l’absolu de l’amour. Les fièvres de l’attente qui affament les amantes – "J’aimais : je n’avais pas d’abri. Je n’avais que des salles d’attente et des sursis entre les rendez-vous" - s’abolissent dans les pâmoisons de la jouissance d’être réunies. Cette fascination s’enracine dans l’évidence de l’amour, fusion archaïque – "nous l’avons fait de mémoire comme si nous nous étions caressées dans un monde avant notre naissance".

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05 janvier 2006

Crazy Miller

Les amoureux de (bonne) littérature américaine peuvent aller jeter un œil sur le site Whisky, Beat & Poésie… Au menu, des dossiers sur Bukowski, Burroughs, Bret Easton Ellis, John Fante, Selby et… Henry Miller, auteur pour lequel j’ai une véritable fascination. «L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté» écrivait Montesquieu… Si je ne peux prétendre à un tel détachement ataraxique devant les malversations de l’existence, je confesse toutefois que la lecture de Crazy cock, l’un des premiers romans d’Henry Miller - le deuxième je crois, relu une fois par an comme d’autres font des pèlerinages, m’arrache, au milieu des larmes, des éclats de rire dévastateurs.

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23 décembre 2005

"Florylège"

À Noël, on offre parfois des livres pour une page seulement… Aperçu de ma bibliothèque intime…

207070963908_1 "L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures.
Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ?
Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même « esquisse » n’est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l’ébauche de quelque chose, la préparation d’un tableau, tandis que l’esquisse qu’est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau.
Tomas se répète le proverbe allemand : « einmal ist keinmal », une fois ne compte pas, une fois c’est jamais. Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout"
Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio n° 2077, p.30

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23 novembre 2005

Janos Székely L'enfant du Danube

284545020608_1 « Personne n’a inventé de bombe plus meurtrière que la pauvreté". Pour Béla, jeune hongrois né en 1912 à la campagne, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Sa mère, abandonnée par son amant d’un soir, le lendemain de la conception de l’enfant, laisse à son tour le tout jeune bébé aux mains d’une nourrice partiale, pour aller travailler à la ville et s’occuper des "enfants de riches". Béla, sauvé de l’illettrisme par un maître d’école engagé, va rejoindre quelques années plus tard sa mère à Budapest et va rentrer d’abord comme liftier dans un palace pour gravir les échelons au gré des humeurs et des caprices des "belles clientes de l’hôtel"…

Roman écrit à la première personne, qui se donne des allures d’autobiographie, L’enfant du Danube regorge de personnages éminemment romanesques et de scènes-phares, cocasses ou tragiques, souvent très émouvantes – dois-je avouer que plusieurs fois les larmes me sont montées aux yeux… C’est une expérience de "lecture totale" : à la fable du roman d’initiation se superpose une réflexion historique, l’individu et l’Histoire vont l’amble.

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André Hardellet Lourdes, lentes

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Ballets oniriques

"Nous avons tous du génie dans la position horizontale et les yeux clos". Cette très jolie phrase articule les deux axes du récit. Dans cette attitude d’abandon, le rêveur et le baiseur se donnent le change. Steve Masson, parvenu à cet âge où l’on se retourne sur son passé, en exhume le "vert paradis". Y règne en maîtresse toute-puissante la figure charismatique de Germaine, la nourrice du Stève qui va devenir la grande initiatrice, cette femme à l’aune de laquelle toutes les autres seront passées au crible. Pour celui qui "ne fait pas l’amour mais qui est fait par l ‘amour", les rêveries érotiques s’entremêlent comme les corps étreints, aimés et perdus. Le temps présent de l’écriture se laisse envahir par les images des femmes du passé, jusqu’à rendre indistinctes celles qui relèvent du réel et les autres, celles du rêve : "Mes jours vécus et imaginaires s’accordent si étroitement que je m’avoue incapable de les distinguer". Ce qui sauve Steve de la médiocrité de la vie vécue, c’est cette capacité à "doubler" son existence : "A chaque événement, ou presque, nous ajoutons un double, après l’avoir rectifié. Je veux dire : la même scène, mais dans un monde sans défaut."

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22 novembre 2005

La littérature adoucit-elle les moeurs ?

La littérature, à l’instar de la musique, adoucirait-elle les mœurs ? Quittons l’actualité pour l’intemporel de la lecture. Le Coq ouvre sa bibliothèque… pour en sortir deux livres : Lourdes, Lentes d’André Hardellet et L’enfant du Danube de János Székely

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Pïllow book

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