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La blogliothèque du Coq à l'âne

Littératures en ligne

13 mars 2005

Edito : Comme au bon vieux temps

En cette année 2005, on ne fêtera pas uniquement le centenaire de la naissance de Sartre et de quelques-uns de ses amis, mais aussi le cinquantième anniversaire de la revue des Temps Modernes. Michel-Antoine Burnier écrit, dans le Hors-série du Magazine littéraire consacré à Sartre : « Une revue : de nos jours, cela ne passe guère le trimestre et les mille exemplaires, à moins qu’il ne s’agisse d’un vestige, comme la Revue des deux mondes. En 1945, c’était tout autre chose : on se souvenait de Léon Blum et de la Revue blanche, de Péguy et des Cahiers de la quinzaine, surtout de l’entre-deux-guerres, les revues surréalistes et la Nouvelle Revue française. Une revue se présentait comme une institution, une  école politique et littéraire, avec sa doctrine et ses lecteurs fidèles. » Cinquante ans plus tard, alors que la presse nationale est dite à l’agonie, il apparaît, à première vue, que de nombreux magazines aient renoncé à une ligne éditoriale clairement définie, privilégiant une « ligne commerciale », imposée par les diktats de la publicité et de la distribution, la concentration des médias renforçant l’impression de « déjà vu » ou de « déjà lu ». Pourtant, cette semaine, à l’occasion de la mise sur le devant de la Seine de la littérature russe et de la commémoration de la naissance de Sartre, les différents organes de presse semblent avoir oublié, pour un temps, le grégarisme qui dicte trop souvent leurs articles et leurs chroniques. Curieux hasard  du calendrier événementiel aussi quand on sait, comme le rappelle Marc-Antoine Burnier, que lorsque « l’Occcident découvre l’existence des camps soviétiques », ce sont « les Temps modernes qui les dénoncent parmi les premiers »

En 1966, les Temps modernes avaient publié trois nouvelles d’Alexandre Soljenitsyne. Et pourtant en 1974, lors de la sortie de L’Archipel du Goulag, Sartre traite l’écrivain soviétique d’ « élément nuisible » qui aurait subi de longues années, sans protester, l’idéologie de son pays. C’est en 1978 seulement qu’il verra dans l’ouvrage « un témoignage essentiel. »

Si, à la rédaction du Figaro, on a pris très clairement parti pour la pensée de Raymond Aron en lui consacrant un article par jour - sans parler de l’accroche de Paul-François Paoli dans le Figaro littéraire, assez explicite pour se passer de commentaires : « Sartre, la nausée ? » - au Monde et à l’Humanité, on se préfère sartrien. Si Dominique Fernandez, du Nouvel Observateur, se laisse gagner par le lyrisme dont il est coutumier quant à la littérature russe, Tristan Savin, du magazine Lire, attire l’attention de son lecteur sur un Moscou « longtemps synonyme de froid, de terreur, d’avenues grisâtres, d’odeurs d’oignon et de vitrines désespérément vides. Un cadre idéal pour installer le climat d’un roman d’espionnage ». Le Figaro littéraire, parti sur les traces d’Alexandra Marinina et de Boris Akounine, parle de « Moscou la boueuse ». On est loin des mots d’un Blaise Cendrars qui, en 1905, il y a cent ans aussi, alors qu’il fréquentait les anarchistes russes écrivait : « Moscou est belle comme une sainte napolitaine. Un ciel céruléen reflète, mire, biseaute les mille et mille tours, clochers, campaniles  qui se dressent, s’étirent, se cabrent ou, retombant lourdement, s’évasent, se bulbent comme des stalactites polychromes dans un bouillonnement, un vermicellement de lumière ». On ne voit bien qu’avec le cœur, c’est connu… Si bien que même le magazine Lire a renoncé à chroniquer le dernier roman de Bénier-Bürckel, poulain remuant de Beigbeder, directeur de collection de Flammarion et chroniqueur… à Lire ! Au Coq, on se demande si cette fameuse « pensée unique » n’était pas qu’un mauvais rêve. Pour un temps, on se croirait revenu à l’époque bénie de Sartre, d’Aron et de Nizan !

28 février 2005

Edito : Sans domicile fixe ?

Cette semaine, en dehors de l’affaire Gaymard, point de salut pour la presse française. Coincée entre les bulletins de santé du Pape et les révélations, minute par minute, des mensonges de notre ministre de l’Economie, l’actualité littéraire n’a pas fait mouche. Au Coq, on était pourtant parti à la pêche aux gros poissons… Une dépêche de l’AFP nous a invités au  voyage, en ces temps bénis du tourisme culturel : « Un itinéraire Jules Verne va relier 13 villes roumaines, citées dans Le château des Carpathes, notamment dans la vallée du Jiu (centre ouest), un bassin minier aujourd'hui totalement sinistré, rêvant de reconversion touristique. » Et puisque la semaine était consacrée aux entourloupes immobilières de nos hommes politiques, on en a profité pour se tourner du côté de chez Swann et des maisons… d’écrivains. Evelyne Bloch-Dano s’intéresse chaque mois, dans le Magazine littéraire, à ces lieux chargés d’âme : au mois de janvier celle d’Edith Wharton, dans le Massachusetts, en février Philip K. Dick et ses errances californiennes, en mars le Clos-Lupin de Maurice Leblanc. Peut-être s’intéressera-t-elle un jour aux « clos rupins » de Gaymard lorsque son talent d’écrivain aura été consacré par le Campus de Guillaume Durand. En attendant, on peut visiter le site Terres d’écrivains, qui fait « découvrir la littérature par les lieux » foulés par les hommes de lettres. Qu’Hervé Gaymard ne soit pas trop amer : les écrivains ne sont pas mieux lotis que lui. Du moins sont-ils logés à la même enseigne, celle du bon vouloir de l’Etat : Yves Jocteur-Montrozier, conservateur du fonds et du Musée Stendhal et membre d'une commission chargée par le ministre de la Culture de réfléchir sur l'avenir des "maisons d'écrivains", souligne l’ampleur de la tâche : « Ce qui rend la chose complexe c'est la grande diversité des cas. Cela va de la grande maison d'écrivain honnêtement subventionnée par l' Etat et les collectivités locales, jusqu'à la modeste maison à peine visitée et tenue à bout de bras par des amateurs. La disparité vient aussi de ce que ces maisons peuvent appartenir à des particuliers, à des associations, des communes, des départements qui en assurent inégalement la gestion. » Loin des préoccupations du Canard enchaîné ou du PAP, on peut toujours relire les auteurs anglais, mis à l’honneur par la revue Transfuge : la maison de Carlyle de Virginia Woolf, la maison de poupées de Katherine Mansfield ou la maison du sommeil de Jonathan Coe. Et si vraiment on parvient pas à échapper aux justifications sans fin du ministre pris la main dans le sac… de noeuds, sachons que cette semaine, les « têtes de turcs » de l’actualité littéraire ont aussi organisé leur défense: Bénier-Bürckel a répondu au Monde, Guillaume Durand au Figaro littéraire. Si jamais ils sont aussi honnêtes que l’ex ministre de l’Economie, on peut se faire du souci !

21 février 2005

Edito : Sans queue ni tête

Cette semaine, le Coq ne sait plus où donner de la tête ! Une seule envie : se replonger dans sa bibliothèque, loin de l’agitation du monde… des livres, histoire de voir si une telle pagaille a toujours été de mise dans la presse littéraire. Peut-être serait-il temps de sortir de l’événementiel et d’écrire avec de la suite dans les idées. L’antisémitisme fait-il son entrée en littérature avec Bénier-Bürckel ? Christine Angot inaugure-t-elle la trahison d’un auteur à son éditeur ? Savigneau est-elle la première journaliste française à déménager dans un placard ? Guillaume Durand n’a-t-il pas toujours été de mauvaise foi ? Peut-on faire fi, lorsque l’on traite de l’actualité littéraire, de l’histoire du fait littéraire ? Heureusement au Coq, on garde toute sa tête, couronnée d’une belle crête, histoire d’atteindre les cimes enneigées de la pensée, là où la presse ne va jamais, souffrante qu’elle est d’un double handicap : la myopie et l’amnésie.

Lire la suite "Edito : Sans queue ni tête" »

13 février 2005

Edito : Combats de coqs

Didier Jacob, du Nouvel Observateur, déplore le peu d’occasions que lui offre cette semaine la presse  littéraire de transformer sa revue de presse en ragots pipole : « Triste, une semaine sans BHL-Fayard-Cohen-Houellebecq-Samuelson-Lagardère. Calme plat. Le Lichtenstein. ». Au Coq, le Lichtenstein nous va… il nous sied davantage que le nombrilisme germanopratin qui voit la littérature à sa porte.

Ainsi, on prend le temps de « rouvrir l’histoire littéraire » pour de vrai - alors qu’une page se tourne avec les disparitions conjointes de Jean Cayrol et d’Arthur Miller - et d’engager le débat autour des esquisses de réflexion offertes par les différents articles glanés cette semaine dans la presse. Ici, on replace certaines problématiques en perspective, ailleurs on confronte les points de vue de chacun au sujet de la « googlelisation » des belles-lettres. On poursuit la réflexion entamée par Bernard Comment et Olivier Rolin, dans les colonnes du Monde, au sujet de ce qu’un éditeur peut ou non publier… à condition que sa fonction soit encore d’actualité, à l’heure où l’industrie du disque donne le tempo avec son nouveau programme informatique « Hit Song Science ».

Et puis, on est rentré depuis le 9 février dans l’année du Coq : on ne pouvait rêver de meilleurs auspices, c’est écrit dans Elle ! : « Le Coq a plus d’un tour dans son sac. S’il donne des hauts et des bas, il fait toujours réapparaître le soleil après la pluie… »

06 février 2005

Edito : Non-lieu pour André Schiffrin

Le 15 février  sortira en librairie, sous la tutelle de la maison d’édition La Fabrique, le nouveau brûlot d’André Schiffrin, Le contrôle de la parole. Avant même sa parution, il fait déjà parler de lui dans le Landerneau : TOPO, qui n’est pas encore sorti en kiosque à l’heure où j’écris, lui réserve un article, le Coq à l’âne – pour vous servir – l’a déjà chroniqué dans ses augustes colonnes, Livres Hebdo lui consacre son édito et publie quelques extraits… Catherine Andreucci écrit d’ailleurs quelque part, dans le « magazine des éditeurs », que certaines solutions envisagées pour combattre le marasme des médias français « risquent de soulever une belle polémique. » Inutile d’attendre la sortie du livre en librairie pour polémiquer : il suffit de lire l’édito de Christine Ferrand pour prendre la mouche – ou la plume – tant la mauvaise foi qui y règne est révoltante. Passons sur l’ironie de la journaliste, son emploi du conditionnel pour évoquer – et mettre en doute- des phénomènes déjà observables dans les médias français. En revanche, l’honnêteté intellectuelle n’exige-t-elle pas que l’on rapporte une pensée sans la déformer, même si elle n’épouse pas ses convictions personnelles ? Ainsi quand Ferrand écrit « A croire que le conformisme de l’esprit est le corollaire de l’industrialisation de la culture », elle fausse la pensée de l’auteur. Schiffrin, qui déplore le mutisme des médias et leur esprit consensuel, ne remet pas en cause la mondialisation, il regrette seulement qu’il n’existe plus de parole souveraine et de contre-pouvoirs face aux médias autorisés et diffusés en masse. Ce qu’il dénonce, ce n’est pas tant l’industrialisation – je le crois très reconnaissant à l’endroit de Gutenberg – mais la concentration des médias aux mains des industriels ! Quant à sa « naïveté » qui fait de lui un « utopiste », il serait bon que Christine Ferrand ouvre un dictionnaire, ou simplement Le contrôle de la parole. Passons sur la solution d’Etat envisagée par Schiffrin pour sauver Gallimard des griffes des grands groupes, qu’il présente lui-même comme « utopique »…  D’autres alternatives, pour libérer la parole, reposent sur sa propre expérience d’éditeur - lui qui mène depuis quinze ans une maison d’édition à but non lucratif ou à bénéfice limité, The New Press - et sur ses qualités d’observateur du monde de l’édition : Schiffrin, qui regrette le système du Mitbestimmungsrecht allemand,  évoque les expériences menées pendant des années par The Observer, qui appartenait à une fondation, comme le Jyland Post au Danemark ;  sans parler de propre éditeur en Suède, Ordfront, qui a réussi à créer une coopérative de lecteurs. Peut-on  alors parler d’utopie au sens de « vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité. » Sûrement, si l’on pense qu’il est impossible pour les éditeurs de Paris-sur-Seine de renoncer à leurs voitures de sport ou à leurs manteaux de fourrure.

Ne t’inquiète pas Christine, ça lui passera à André la crise d’adolescence : tu l’écris toi même quand tu évoques la disparition d’André Essel, le fondateur de la FNAC : « Une belle utopie aussi au départ puisque reposant entièrement sur ses adhérents. Même si elle a finalement été rattrapée par la concentration, elle a transformé durablement la librairie et le marché du livre ». Le Monde en rit encore du parcours d’Essel, qui l’a mené du « trotskisme à la Fnac. » Quel dommage que l’article ne soit pas sorti dans Libération, nous en ririons aussi à l’heure qu’il est !

Quoi qu’il en soit, au Coq à l’âne cette semaine,  on a passé en revue l’actualité littéraire à la lueur des analyses de Schiffrin, grille d’interprétation qui sied à merveille à la compréhension de ce qui se joue dans les coulisses de la presse française. En 2005, en plus de fêter le centenaire de la mort de Jules Verne, on célébrera la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Veillons aussi à la séparation des médias et des entrepreneurs, nous ne nous en porterons que mieux !

30 janvier 2005

Edito : Le livre et ses révolutions

Au dix-neuvième siècle, les écrivains dignes de ce nom combattaient « becs et plumes » le nouvel ordre bourgeois qui préférait Paul de Kock à Baudelaire. Aujourd’hui, les philistins de l’édition nichent à Saint-Germain des Prés ou dans nos moteurs de recherche. Les querelles intestines de ces gens-là virent à l’écoeurement : Flammarion dispute à Fayard Michel Houellebecq, à la manière des équipes de football à l’heure du Mercato. D’autres s’extasient sur l’initiative de Google, et se mettent à rêver d’une nouvelle Babel, sans penser aux revers d’une telle médaille. Face à cette émergence d’une culture numérisée, passée au crible du « politiquement correct » ou de l’ « économiquement rentable », il existe encore des purs : chez les éditeurs, Pierre-Olivier Sanchez et Georges Bourgueil, des éditions du Passage du Nord-Ouest, nous ravissent avec leurs textes pleins d’invention ; chez les journalistes, Philippe Chevrolet, de Terra economica, renoue avec l’investigation. Quant au lecteur, transformé en « consommateur culturel », selon l’expression de Jean-Philippe Pisanias et de Vincent Remy, il développe des « stratégies de contournement ». Il délaisse les docs-chocs pour le « politically incorrect », comme l’affirme Catherine Andreucci dans Livres Hebdo. Et même si pour l’heure, Jean-Claude Brialy a déjà vendu deux fois plus d’exemplaires que Bernard Maris ou Mickaël Moore, il serait bon de rester évangélique. Face au pilon, les livres sont tous égaux… et d’ici là que les premiers soient les derniers, il n’est pas dit que la postérité ne porte pas aux nues des noms d’écrivains qui sont aujourd’hui peu médiatisés…

L’autre alternative de notre « consommateur culturel» est de se muer « en producteur » et de s’engager en faveur de « positions plus combatives. » C’est le paradoxe relevé par Télérama : cette standardisation culturelle « interviendrait alors que les pratiques collectives déclinent au profit des démarches individuellesInternet a sûrement son rôle à jouer. Anna Topaloff se penche sur la question pour Marianne : « Rapide, sans contrôle et sans frontière, Internet présente toutes les qualités de l’outil idéal pour ceux qui cherchent à mettre en danger l’ordre établi, qu’il soit politique, moral, religieux ou économique. » Sans aller jusque là, il est à noter que l’information, à condition qu’elle soit vérifiée par ceux qui la transmettent, circule à grande vitesse quand les doigts courent sur le clavier : Libération et le Monde ont attendu respectivement le 22 et le 27 janvier pour relater les mésaventures de l’éditeur Jean-Michel Place. L’info était pourtant donnée par certains blogs dès le 18 janvier…

Le 15 février sortira la suite tant attendue de L’édition sans éditeurs d’ André Schiffrin, Le contrôle de la parole. Ce qui frappe le plus Schiffrin en France, si l’on en croit le résumé en ligne de sa maison d’édition, la Fabrique,c’est « l’atonie des médias, le conformisme du milieu intellectuel, l’absence de débat face à des mutations lourdes de conséquences pour l’avenir. » De son côté, Mona Chollet, journaliste et fondatrice de l’e-magazine peripheries.net, n’en démord pas : « La liberté d’expression est un droit garanti par la Constitution et Internet est juste l’instrument de sa mise en application » On aimerait la croire au Coq à l’âne au cas où l’on voudrait agrandir la ferme… pas ta gueule !

23 janvier 2005

Edito : Monnaie de singes

Cette semaine a été la semaine de toutes les contestations. Les professionnels du service public ont donné l’exemple, en montrant  que le temps des luttes n’appartenait pas à un passé révolu. Les clameurs de la rue ont trouvé un écho jusqu’au Coq à l’âne, soucieux d’un certain engagement. Ici, on veille à ne pas tirer « la grille des programmes vers l’insignifiance "people" de la presse actuelle », selon l’expression heureuse de ceux qui se soulèvent contre la programmation de France-Culture. On laisse ce type d’informations aux rebuts de presse. On le sait pourtant : la fesse et le dollar, c’est vendeur. Mais ici, on ne cherche pas à être des vendus, mais des petits lus, qu’on déguste avec gourmandise. Que le Figaro se plaise, dans sa rubrique culturelle, à traiter des « dix romanciers français qui se vendent le plus », c’est leur choix… ce n’est pas le nôtre. Là où certains se noient dans les confidences de Meredith McIver, «la plume du milliardaire » Donald Trump, on relit Stevenson à la lueur des analyses d’Alberto Manguel. Et le parcours de l’éditeur du Dilettante nous paraît plus digne d’intérêt que le premier « coup d’éclat » des éditions Privé. Quant à la bibliothèque universelle de Google, elle n’attire pas plus notre attention que celle de l’entreprise Renault au Mans, en passe d’être fermée pour cause de rentabilité insuffisante. On est comme ça ici : le paratexte et l’intertexte l’emportent bien souvent sur le texte, et au pied de la lettre on préfère toujours le contre-pied. On aime lire l’Express en même temps que le Point, pour se souvenir de l’Enfer d’Auschwitz, Livres Hebdo avec Télérama quand il s’agit de railler les tics et les tocs du monde de l’édition. Ainsi, l’exercice de revue de presse métaphorise l’acte de lire. Lire, c’est faire des liens, relire c’est aussi relier… Du texte aux liens hypertextes, il n’y a qu’un clic !

         

16 janvier 2005

Edito : Quartiers libres

Il y a des semaines comme ça, où l’envie nous prend de flâner hors des sentiers balisés – par les soldes d’hiver - ou rebattus - par le Tsunami. Bien sûr, on peut toujours lire, à ce sujet, l’excellent article de Wendy Doniger, « Tsunami myths », sur le site du Times Literary Supplement… Mais l’on peut décider, comme moi, de rejoindre ses quartiers d’été avant l’heure et de se la couler douce, au fil de ses envies de lecture. Quartier libre donc, puisque Livres-Hebdo a eu la bonne idée de ne faire débuter mon abonnement que la semaine prochaine, quartier libre aussi puisque cette semaine la revue de presse va  là où le lecteur pressé ne s’aventure que très rarement. Laissons à DidierJacob, du Nouvel Observateur, le dossier de l’Express consacré à Bernard-Henri Lévy… tant pis si nous passons à côté du phénomène «livre sur BHL», « en passe de devenir un genre littéraire en soi » ! Eric Aeschimann s’y colle pour Libération, ça suffit amplement. Cette semaine, on "se la joue" Balzac plutôt que Modiano ou Quignard, malgré l’admiration que j’ai pour eux, surtout pour le second, Hans-Christian Andersen plutôt que Jules Verne, Vanessa Redgrave plutôt que Tony Blair. Jouer et muser, deux réalités qui ne sont pas si éloignées après tout, comme nous le rappellent les étymologistes. Comme l’écrivait aussi Claude Roy, dans Permis de séjour, « le bonheur (du moins le mien), ce n'est pas de gagner du temps : c'est de savoir le perdre. Pouvoir écouter patiemment la longue confidence d'un inconnu bavard. Se mettre en retard de son propre travail pour donner un coup de main ou d'esprit à quelqu'un qui en a besoin. (…) Et (aussi) prendre son temps, muser dans l'air du temps, traîner gaiement, bayer aux corneilles (oiseaux charmants, d'ailleurs, dont je ne sais pourquoi les ignorants prétendent qu'ils « croassent », corneilles joueuses dont on a grand tort de dire du mal, voltigeurs joyeux qu'on calomnie trop aisément). Alors, museau en l’air, en route pour cette revue de presse buissonnière.

09 janvier 2005

Edito : Le Matricule-Hebdo et le Livre des Anges

A l’exception de François Busnel, de Lire, qui a pris des vacances prolongées, tous les éditorialistes de la presse littéraire ont présenté, en ce début d’année civile, leurs vœux. Moment tant attendu de bilans de l’année passée et de projections pour l’année à venir : personne n’échappe aux états d’âmes de nos têtes penseuses et journalistiques. Bien souvent, entre les vœux de deux rédactions, se mesure l’écart des lignes éditoriales et leur irréductible altérité. Depuis quand, alors, Christine Ferrand, de Livres-Hebdo, et Thierry Guichard, du Matricule des Anges – autant écrire l’eau et le vin, le pain et le fromage, les raisins et la colère, vont-ils l’amble dans le même défaitisme ? Bien sûr, chacun à sa manière… Ferrand, avec beaucoup d’ingénuité, qui s’étonne que le mariage Le Seuil-La Martinière ait tourné de cette façon - comme si personne ne l’avait mise en garde – Guichard, avec beaucoup d’amertume, qui s’étonne qu’on n’invite plus le prix Goncourt au journal télévisé. Quand l’un note que « la vie intellectuelle au sortir de la Seconde Guerre mondiale » souligne « ce que la littérature actuelle a perdu », l’autre se demande les raisons qui font se tourner les lecteurs vers les documents commémoratifs. Est-ce le présent si sombre, le futur incertain ? Il faut dire que « le futur incertain", c’est un pléonasme, à moins d’avoir le don de prophétie, ce que ne possède pas Christine Ferrand, elle qui n’avait pas prévu le naufrage du Seuil. Et Ferrand, audacieuse, d’affirmer que cette vogue pour le passé, « c’est une façon, en politique comme dans l’édition, de « produire du consensus» et de surfer dessus ». Pendant ce temps, Jean-Louis Hue, du Magazine littéraire, nous rappelle aux devoirs de la Mémoire : « La littérature des camps est née de cette obstination à vouloir nommer l’innommable. Souvent même, comme le remarque l’auteur de La Trêve, les déportés n’ont survécu que dans l’espoir de raconter plus tard leur tragédie. » Alors, nous autres, lecteurs et libres-penseurs, allons-nous survivre à cette année où le champagne du Réveillon se boit sans bulles et où les greeting cards se revêtent des atours de l’oraison funèbre ? Sans aucun doute ! A lire entre les lignes cette semaine, d’excellents articles, par-ci par-là : celui des Inrocks consacré à Sontag, le papier le Lionel Richard sur Adorno, l’enquête de Télérama sur l’édition, l’interview de Jean Chesneaux, qui nous rappellent que le travail de la pensée ne se réduit pas à celui de l’opinion ou à celui de la communication informative. Comme Susan Sontag, nous croyons que "l’intelligence aussi est une sorte de goût, un goût dans l’ordre des idées". Et comme toutes les années commencent en chantant, restons motivés : car, c'est bien connu, « ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place ». Joyeuse année à tous !

02 janvier 2005

édito : Breaking the waves

« Comment qualifier l’ampleur d’une semblable tragédie à l’aube du millénaire qui a déjà vu l’explosion d’Internet et qui enfantera, n’en doutons pas, la conquête de Mars ? »… Ce sont les mots de Jean-Emmanuel Ducoin, éditorialiste au quotidien l’Humanité, qui nous rappellent à l’humilité. Rezvani, veuf cette semaine de Lula, sa muse de toujours, écrivait en 1995 dans l’Enigme : « Il y a comme ça des absurdités qu’il faut soit accepter soit rejeter. Sur mer toute logique terrienne s’évapore. La mer est un immense corps vivant illogique. Tout ce qui s’y passe est illogique ». Absurde alors l’idée d’ondoyer un blog littéraire au moment où les journaux délaissent les salons feutrés des boudoirs littéraires pour ne plus se consacrer qu’à l’horreur et à la désolation provoquées par les tsunamis en Asie du Sud-Est ? Sartre s’interrogeait en 1947 sur le rôle de la littérature dans un monde qui a faim. La meilleure réponse à cette question est peut-être à rechercher dans ce qui fut l’engagement de Susan Sontag tout au long de sa vie et qui nous a quittés le 28 décembre. Qu’aurait-elle dit, écrit, photographié de ce cataclysme qui a ébranlé la terre toute entière, celle qui, de juillet à août 1993, avait monté En attendant Godot dans Sarajevo assiégé ?  En novembre 1993, elle écrivait dans une série d’articles publiés par Libération : « Je n’avais pas l’illusion qu’aller mettre en scène une pièce de théâtre à Sarajevo me rendrait aussi utile que si j’avais été médecin ou ingénieur au service des eaux. […] Mais c’était la seule des trois choses dont je suis capable : écrire, faire des films ou monter des pièces, en l’occurrence donner quelque chose qui serait fabriqué et consommé sur place et ne pourrait exister qu’à Sarajevo ». Face à l’arbitraire de la Nature, il est d’autres vagues, toutes aussi dangereuses : celles de la bêtise humaine, de l’intolérance, de la corruption... Salman Rushdie, très affecté par la perte de son amie Susan, comme il en témoigne dans le Monde, relayé par le Nouvelobs.com, mis à l’honneur par le dossier que l’Express consacre à l’Inde, s’engage aux côtés de 700 personnalités des arts et du théâtre anglais pour prendre la défense de Kaur Bhatti, menacée de mort par les intégristes sikhs à la suite de la représentation de sa pièce Behzti. Ne lésinons donc sur aucun système d’alerte. Restons éveillés, « armed with a pen » comme le titrait très joliment Sam Jones, au sujet de Sontag, pour The Guardian.

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