« La vie littéraire est-elle vivifiée par l'Internet ? Des sites officiels d'éditeurs à la mise en ligne de textes, en passant par les forums, débats et autres blogs, un tour d'horizon. » Voici l’accroche prometteuse de l’article de Jacques-Pierre Amette, paru dans le Point jeudi dernier. En guise de tour d’horizon, un photomaton pris du haut de l’iceberg… Le titre de l’article ne saurait dissimuler l’ironie avec laquelle Amette traite le sujet : cette « grande parlerie » qu’est le Net littéraire est tissu de bavardages, ce « discours abondant et vide » tient de « la conversation de bistrot, du pamphlet, du panneau d'affichage, du défouloir, de la surface de réparation des injustices, du spot publicitaire, de l'album de famille avec photos, du débat philosophique, de l'auto-interview, du plaidoyer pro domo, de l'autofiction en ligne, et aussi, il faut le dire, de la foire d'empoigne et de petits règlements de comptes. » « Petits règlements de compte » bien entendu absents de la Presse Papier, avec deux P majuscules… De mémoire d’internaute, as-t-on déjà lu sous la plume de critiques littéraires adoubés par leur carte de presse de telles choses ! « Le Net est, comme la langue d'Esope, la pire et la meilleure des choses... » Comme les articles de Jacques-Pierre Amette aussi…
Amette, fort de la réussite de l’écrivain Mu Zimei, découverte grâce à son blog et publiée chez Albin Michel (l’éditeur goncourisé d’Amette), sait où se niche la « véritable révolution » internet : Le Net est « un énorme gisement potentiel » pour les éditeurs qui « exploitent le filon » : « Non seulement les internautes permettent de créer la sensation autour d'un film ou d'un texte, mais en plus ils en assurent la légitimité, voire le succès. Comment juger suspect un engouement apparu spontanément sur le Web, sans matraquage médiatique ? De là à ce qu'un nouveau métier apparaisse, il n'y a qu'un pas. Verra-t-on bientôt officier dans les grandes maisons de Saint-Germain-des-Prés des « têtes chercheuses du Net », mandatées par les éditeurs pour débusquer sur la Toile ces manuscrits d’un nouveau genre.» Si Saint-Germain-des-Prés passait moins de temps à s’occuper de ses propres « guerres picrocholines », elle saurait que l’idée n’est pas neuve. Un site comme la feuille s’intéresse de près à ces nouvelles expériences éditoriales… et ce depuis quatre ans !
Amette est toutefois pertinent, passée l’ironie qui guide sa plume, lorsqu’il reconnaît la place donnée par les sites et blogs littéraires aux lecteurs : « Par pseudos interposés, on se siffle, on s'appelle, on s'interpelle, on se soulage, on fusille ou on porte aux nues. Il s'y invente une nouvelle critique littéraire spontanée, brute de décoffrage, mitrailleuse, dans laquelle la nuance a peu de place. » Il est juste de parler de « mutation » de la posture du lisant : « C'est le plus grand lieu de rencontres, davantage foire du livre que salon XVIIIe genre Mme du Deffand. Car c'est l'irruption de cet homme muet et caché, ce fantôme, cet inconnu dans la maison littérature, le lecteur qui bouleverse la donne. Ça permet de relancer une nouvelle dynamique, comme si un Mai 68 avait saisi le village littéraire mondial. Ça représente la plus ahurissante parlerie offerte à ceux auxquels le silence de la lecture traditionnelle ne suffit plus. »
Le Net littéraire a réconcilié la conversation et l’écriture, grâce à son interactivité et à son hypertextualité, et réussi là où la presse littéraire traditionnelle a échoué : mettre le livre au centre des conversations. Gabriel Zaid, dans son essai Bien trop de livres, écrit : « Le véritable art éditorial consiste à placer un texte au milieu de la conversation. » Art éditorial qui a trouvé, avec Internet, d’autres médiateurs que l’agent littéraire, l’attaché de presse, le journaliste. Internet résout le dilemme socratique, qui veut, comme le résume Zaid, que ce soit « grâce aux livres que nous savons que Socrate se méfiait d’eux » : « Il les comparait à la conversation et ils lui semblaient déficients. Il disait à Phèdre que l’écriture est un simulacre de la parole apparemment très utile pour la mémoire, le savoir, l’imagination mais, en fin de compte, contre-productif. Les gens comptent sur elle et ne développent pas leurs propres capacités. Pis encore ; ils en viennent à croire qu’ils savent parce qu’ils ont des livres. »







Merci Eli. Vous écrivez presque en tête de votre billet : "En guise de tour d’horizon, un photomaton pris du haut de l’iceberg…" Ça dit bien les choses, ce me semble.
Un peu tard pour recommander à M. Amette de lire un LIVRE qui l'a largement (et avantageusement, peut-être) précédé : Les salons littéraires sont dans l'internet, PUF, 2005 (coll. Écritures électroniques).
Vous noterez que l'article d'Amette est suivi d'une belle publicité pour le blog d'Assouline et pour le site de Werber. Je crois que je vais encore casser du sucre...
(extrait d'un commentaire du JLR du 17/12)
Rédigé par : Berlol | 18 décembre 2005 à 00:08